Le fantôme au juke-box

Le vieux venait chaque matin dans le café, à quelque chose près toujours à la même heure. Ceux qui, comme nous, le voyaient tous les jours ne l’avaient pas vu vieillir. Les gens de passage s’étonnaient de le voir toujours là. Tous auraient été bien en mal de dire son age : 70, 80, plus ? Une autre époque en tout cas.

Une fois assis à sa place, il commençait toujours par demander une absinthe, l’air grave. Personne ne prenait plus la peine de lui expliquer que c’était fini, interdit. De toute façon, il n’avait plus l’air de comprendre. Les paroles, les mouvements autour de lui, la vie même lui semblait étrangère.

Au final, le patron lui apportait un café qu’il mettrait deux heures à finir, à petits gestes lents. A tour de rôle, il y en avait toujours un de l’équipe du comptoir pour régler sa note. La plupart du temps, il restait simplement là les yeux dans le vide, comme une ombre silencieuse dans notre dos.

Juste avant de partir, il se levait lentement, progressait à pas de funambule vers le juke-box poussiéreux, relique des années 70. Et chaque jour, il nous chargeait la même chanson. « Les vieux » de Brel. Et puis, il partait tranquillement, sans même écouter le grand Jacques, nous laissant là, pensifs, silencieux et comme au bord du gaz.

Dans le reflet du grand miroir au dessus du bar, on le voyait glisser lentement derrière nous, comme un fantôme. Et dans ce miroir, on se voyait aussi nous, se serrant les coudes au comptoir. Une bande de chiens mouillés frissonnant sous une pluie d’automne, la tête basse et le regard fuyant soudain absorbés par le spectacle de nos bières en train de tiédir.

Il paraît que des clients s’étaient plaints, demandant la suppression du juke-box, ou au moins de cette chanson. A nous aussi, elle nous collait le cafard, pas de doute. Mais on avait décidé que non, qu’il fallait la garder, comme une croix à porter. Il y a des équilibres fragiles qu’il ne faut pas bousculer. Depuis le temps, ça faisait partie de notre journée, comme un rituel immuable, un tronçon d’ADN.

Après avoir écrit ce texte dans l’atelier, je cherchais une illustration sur Google Images et suis tombé sur cette photo qui colle incroyablement. Elle est d’un photographe qui s’appelle Claude Pavy, qui m’a gentiment autorisé à l’utiliser. Il fait plein de photos extraordinaires, en particulier de Paris. Visitez son site : http://claude-pavy.yvap.net/intro.htm

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3 réponses à Le fantôme au juke-box

  1. Agrippa Delil dit :

    J’aime beaucoup :
    « Dans le reflet du grand miroir au dessus du bar, on le voyait glisser lentement derrière nous, comme un fantôme. Et dans ce miroir, on se voyait aussi nous, se serrant les coudes au comptoir. Une bande de chiens mouillés frissonnant sous une pluie d’automne, la tête basse et le regard fuyant soudain absorbés par le spectacle de nos bières en train de tiédir. »
    Je suis aussi allé voir le site de l’auteur de la photo, Claude Pavy. Et là surprise, que ce soit le Japon ou le quartier des Gobelins, j’ai découvert de véritables petites merveilles. De plus ce Claude Pavy est aussi un musicien qui a pas mal bourlingué si on en juge par le nombre impressionnant d’artistes avec qui il a travaillé (Yves Montand, Barbara, Charles Aznavour, Jean Ferrat, Yves Duteil, Georges Moustaki, Maxime Leforestier, Pierre Perret, Alain Souchon, Catherine Lara, Michel Legrand, Ennio Morricone, Vladimir Kosma, Jean Claude Petit, etc…)

  2. Madeleine dit :

    Merci pour cette superbe photo à la Doisneau qui me rappelle les vieux bistrots de mon enfance dans le Morvan
    Madeleine

  3. Yorrick dit :

    Très bon texte ! On est pris dans le décor. De ces cafés de province où il y’a toujours un vieux qui se lambine. Comme une pièce rapporté d’un puzzle trop lointain . Que tout le monde connaît mais que personne n’interroge. Un élément donc qui traverse les époques . Et dont la disparition un jour provoque toujours une onde de choc.

    Par ailleurs, connaissant bien des bistrots l’odeur du malt, de la nicotine et du bois verni , pour avoir passé de nombreux dimanches avec ma mère qui y travaillait, je trouve ton texte on ne peut plus juste et collant à la réalité. L’ambiance y est parfaitement retranscrite ( cf la bande de chiens mouillés ) .Surement le compte rendu d’un connaisseur^^

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