La petite bille

La roulette tournait lentement. « Faites vous jeux, rien ne va plus… »

« 21 noir, 21 noir, 21 noir… » murmurait il pour lui-même. La bille s’arrêta sur le 4 noir. Autour de lui, tous les estropiés de la vie que la nuit avait fini par ramener dans ce tripot soupirèrent. Mais il ne le remarqua même pas. « J’ai le noir, c’est un signe ! Ça veut dire qu’elle va revenir !! Maintenant je mise la moitié de mes gains sur le 32 rouge. 32 parce que c’est son adresse et rouge parce que… Parce que l’amour, c’est… rouge. »

Le croupier annonça d’une voix lassée « Faites vos jeux ». Tous les marginaux autour de la table s’affolaient, butinant du pair, de l’impair, tandis que la petite bille vint se fracasser dans la ronde des chiffres. « Rien ne va plus… ». Tous les yeux fascinés suivaient la petite bille de bois comme s’ils étaient capable d’infléchir sa course à la seule force de leur volonté. La bille s’arrêta sur le 31 noir. Il laissa échapper un juron. « 31 noir, c’était presque ça ! J’avais le 32 rouge ! C’est tellement proche, c’est sûr, la prochaine fois, c’est la bonne ! »

Il commença à transpirer. « Faites vos jeux ». Il misa tout ce qu’il avait sur le 17 rouge. 17 car il l’avait rencontré un 17 mars, et rouge parce que ce jour là, elle portait une robe rouge. Il se mit à trembler. L’odeur de vieux tabac et d’alcool ne le gênait plus. Pas plus que les cris et les rires de ses voisins de table. Il avait le regard fixé sur le 17 rouge et sur les derniers billets qui lui restaient. Plus rien d’autre ne l’intéressait. « Elle va revenir, elle va revenir. Il le faut… ».

« Rien ne va plus ». La sentence tomba comme un couperet. 17 rouge, 17 rouge… C’était comme une prière. Insouciante, la petite bille poursuivit sa course et se heurta tour à tour sur le 16 noir, le 40 rouge, le 23 rouge… Elle ralentit et s’arrêta sur le 17 rouge !!!… Mais rebondit une dernière fois pour atterrir sur le zéro.

« Est ce que c’est  un signe ?… Qu’est ce que ça veut dire ? » Il était désemparé, comme sonné. Ni pair, ni impair, ni simple, ni pluriel, ni amour, ni mort… Zéro. Comme ce qu’il lui restait d’argent. Une larme roula sur sa joue sans qu’il ne s’en aperçoive. « Elle reviendra, ça ne peut pas finir comme ça ». Il retira sa montre, décidé, et la posa sur la table de jeux.

C’était certain, son ardoise ce soir n’allait pas s’effacer.

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1 réponse à La petite bille

  1. Agrippa Delil dit :

    Une nouvelle palpitante. L’enfer du jeu mêlé au rêve désespéré de retrouver un amour perdu. Là encore quelques lignes suffisent à installer un suspense haletant, un rêve bientôt brisé dans des détails d’un réalisme inexorable et tranchant.

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