Ode à Gaspard

– Comment tu fais Gaspard ?
– Tiens passe-moi le sucre s’il-te-plaît. On n’est pas bien là, en terrasse, au soleil, à profiter de la vue de cette masse uniforme de bobottes.
– Bobottes ?
– Ouais c’est une concaténation de « bobos » et « putes ». Il s’est gouré Antoine, il n’était pas à la bonne époque : chez nous c’est « jupes courtes, idées courtes » ! Un bon point pour le Djihad. Comme ça ils finissent pas à zéro ; il ne faut humilier personne.
– Mais tu vois là ! Comment tu fais ?
– Comment je fais quoi ?
– Mais ça, là. Ta dérision permanente.
– Mais pas du tout.
– Bien sûr que si. Permanente.
– Mais toi aussi tu le fais.
– Non. Moi je m’énerve. Quand j’entends des incohérences, de la malhonnêteté intellectuelle, que je vois les nuisances idéologiques, ou que je subis le style empesé de la bien-pensance, je m’énerve. Je le sens, là, dans mon ventre. Ca se contracte. Comme après trop d’oranges ou de cafés ; je deviens acide.
– Tu deviens liquide, tu veux dire, pauvre chatte.
– Attends ne commence pas, ne change pas de sujet ! Toi tu es distant. C’est drôle hein, je ne dis pas. Même si c’est tout le temps limite. Il se passe quoi en fait ? Tu ne sens pas ton corps, tu es psychotique, tu vas chercher le mur pour te rassurer, c’est ça ? Ton papa il a été trop absent, on t’a pas assez réprimandé dans ton enfance ? Ou alors tu te fous de tout ?Moi ça m’énerve parce que je m’inquiète, j’ai peur, je trouve ça grave.
– Oh lala, détends-toi, tu vass nous faire une jaunisse alors qu’on n’a même pas attaqué le Ricard, ce serait idiot. Tu sais c’est comme ces mecs qui s’entraînent toute l’année pour le marathon, et le jour J ils sont là, tout excités, en train de se dire « yes ! Yes ! Yes ! Dans 4 heures je suis de retour ici. Yes ! Je vais les bouffer, je vais partir en marchant pour m’économiser, et j’accélère au bout de 1 heure 37 avc des petites foulées… » Et là dans la masse de shorts et de débardeurs, le mec se baisse r refaire son lacet, et crac, il le casse. Sa course est finie alors que le top départ n’a pas été donné ; sa vie est foutue. Tu as envie de lui dire : « Man, ne t’inquiète pas, comme isait Pierre de Coubertin, l’important c’est de… Ah ouais non pas toi… Alors non, attends, dis-toi qu’il y a pire : tu pourrais faire du curling avec Cécile Duflot ! »
– Mais tu vois, tu recommences Gaspard ! Ne me dis pas le contraire. Tu pars sur ton truc, tu ne me réponds pas, et tu es dans la dérision à 100%.
– Tu as raison, j’abuse, je n’aurais pas dû. Le marathon c’est un sujet trop sensible, j’ai franchi la ligne jaune, je n’ai pas pensé à tous ces gens qui ont eu leur vie ravagée par une course. Tous ces financiers qui sont partis faire de l’humanitaire dans une ONG parce qu’ils ont adoré cette expérience de contact humain, qu’ils ont enfin compris que le système était une machine dégueulasse qui broyait l’homme alors qu’il devrait être au contraire au centre du système, pas asservi à lui… Mais non mec, c’est juste que c’est le grand air, tu n’es pas habitué dans ton poulailler en salle des marchés, ça t’a déréglé les neurones, mais c’était passager. Du coup c’est ton boss qui est en train de spieler sur la drame qui doit bien se marrer : il récupère ton bonus !… Ou tous ces hommes du troisième âge qui sont morts d’un arrêt cardiaque pendant la course. Non là c’est vrai, c’est triste. Je n’aurais pas dû. C’est insensible de ma part. La mort c’est triste à tous les coups en plus. Enfin sauf quand c’est des malaisiens dans un avion. Non mais c’est vrai ! Déjà il y a le mot « malaise », donc bon, ils cherchent un peu. Et puis c’est des chinois bizarres ces gens : apparemment ils ont tous un téléphone portable. Ce n’est pas la ligne du Parti ça dîtes-moi les cocos… bien que leurs lignes ont été coupées, justement, conséquence de… enfin tu vois, tu as suivi toi…
– Tu es lourd Gaspard ! On n’est pas à ton one-man là. Ou alors c’est ça : de l’évitement. Mais bien sûr, c’est ça ! Tu évites ! Tu as peur. N’aie pas peur Gaspard, montre-moi qui tu es. Montre-moi ton intimité, tes sentiments, tes émotions. Dévoile-toi.
– Hey oh, ça ne va pas non ! Déjà que j’ai dit non à ta femme, alors ce n’est pas toi que je vais croquer…

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