La pluie après le beau temps (réécriture)

St Anne, petite gare de province française, à la fin du19 siècle. C’est une superbe journée printanière. Le ciel est d’un beau bleu lumineux. Seuls quelques nuages laiteux parcourent l’azur. Clémentine, une jeune couturière issue d’un milieu modeste, attend debout sur le quai, des rêves plein la tête. Elle se rend dans la Capitale pour un emploi de modiste. Depuis plusieurs semaines, elle est toute excitée. Elle s’est confectionnée pour le jour de son départ, une robe longue rose pastel , au bas de laquelle elle a cousu une fine dentelle violette. Le soir jusqu’à point d’heure, elle a tressé un chapeau de paille souple à large bord. Elle l’a orné d’oiseaux en bois peint achetés au marché du village. Pour donner encore plus d’éclat à ces volatiles aux formes incroyables , elle a rajouté des plumes de toutes les couleurs en papier crépon. Pour celui- ci du vert printemps, pour celui- là du rouge coquelicot, pour cet autre du bleu turquoise.

Ce matin là, elle est donc toute fringante dans cette petite gare provinciale, vide de monde. Il est tôt. Son train est prévu dans deux heures.Elle a tout le temps. Son chien adoré, un batârd aux poils longs et fournis, nommé Jaunet en raison de la couleur de sa fourrure, caracole autour d’ elle. Il est du voyage. Il facilitera le passage à la nouvelle vie de sa maîtresse. Celle-ci finit par se fatiguer à attendre. Elle prend ses gros bagages et se dirige vers l’unique banc en chêne. Elle s’essouffle vite, s’arrête et continue à avancer à pas lents.Il faut dire qu’elle est très forte et peu habituée à faire des efforts physiques, toujours assise derrière sa machine à coudre. Elle finit par atteindre le banc .Elle pose sur le siège ses deux malles avec difficultés.Elle reprend son souffle et s’aperçoit qu’il n’y a pas assez de place pour elle. Elle enlève une valise et ouf ! peut enfin s’asseoir, certes un peu serrée et engoncée dans ses beaux atours mais elle se sent mieux ainsi.

Une petite faim commence à la tenailler.La pendule marque 7 h seulement. 1h 30 à attendre. Elle déballe une partie de son copieux repas de midi sur une serviette en coton à carreaux blancs et rouges  : saucisson, saindoux, pain de campagne, œufs durs ,rillettes… « Bah ! ma foi, çà va me donner des forces » dit-elle à haute voix. Satisfaite, elle jette un regard circulaire autour d’elle et prend conscience que son chien a disparu. Elle l’appelle. En vain. Elle se décide à aller le chercher abandonnant malles et agape. Un léger crachin se met à tomber. Elle avance aussi vite qu’elle peut d’un pas lourd et dandinant.Elle se prend les pieds dans sa robe et déchire la dentelle sur plusieurs centimètres. Elle regarde dans un bosquet d’épineux s’écorchant les mains; rien. « Jaunet , Jaunet, mon Trésor, où te caches-tu? » crie -t-elle d’une voix enfantine. Elle fait le tour du bâtiment de la gare, toujours rien.La bruine s’est transformée en une forte pluie régulière . Désespérée,elle retourne sur le quai .C’est alors qu’elle voit son compagnon, le poil mouillé et crotté, tout frétillant, entrain de dévorer son repas .Elle le gronde sans grandes convictions et remballe ses affaires. Casquette bien vissée sur la tête, le chef de gare ,maigre et sec, arrive sur le quai . Au loin, on entend le sifflement du train. Essoufflée, les joues rouge cerise, Clémentine prend ses deux valises et les déplacent au plus près de la voie. Un éclair traverse le ciel. Un effrayant coup de tonnerre lui répond. .Elle aperçoit la locomotive poussive, crachant des gros jets de vapeur .Le convoi entre en gare et s’arrête dans un bruit métallique infernal. La jeune femme se trouve assez loin d’une porte d’un wagon.Elle traîne ses deux gros bagages jusqu’à l’une d’elle. Ses vêtements sont gorgés d’eau . Trois hautes marches étroites à monter ! Comment faire avec ce chargement et son manque de souplesse ? Elle rassemble ses forces .Elle transpire, soupire, tire mais diable tout est de plomb. Le train tel une sentinelle , attend stoïque, pour redémarrer . Des voyageurs agacés se mettent aux fenêtres interpellant l’importune.

«  Avance grosse truie !pardi t’as besoin d’affaires lourdes comme toi ! » vocifère l’un d’eux. Le chien monte le premier, engageant sa maitresse à le suivre. Pour éviter une émeute, le chef de gare visage fermé lui jette un œil noir, et l’aide à hisser ses bagages .Il claque violemment la porte du train et siffle le départ. Clémentine rentre dans un compartiment. Sourire carnassier,un homme gris et chauve, vieux séducteur sur le retour, monte ses valises dans le porte- bagages. La jeune femme le remercie et s’asseoit, prenant sur ses genoux, son chien encore bien mouillé. Les couleurs du crépon détrempé de la décoration de son chapeau dégoulinent sur son visage.Elles se mêlent à ses larmes la faisant ressembler à une midinette ripolinée des bas quartiers.

Ainsi Clémentine,se dirige- t-elle vers sa nouvelle vie citadine .

 

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