Ses pas exagérément lourds (réécriture)

Elle décida d’aller marcher. Elle sortit par le grand portail à ouverture automatique et se dirigea vers la forêt de Fausse Repose. Ses pas étaient exagérément lourds. C’était un jour de septembre comme les autres. Les enfants étaient à l’école, sa maison rangée, le repas du soir préparé. Cependant, elle se sentait oppressée, insatisfaite Et pourtant combien de fois avait-elle été envahie par un bonheur grisant, comblée par son devoir accompli. N’était-elle pas une épouse et mère parfaites ?

La campagne resplendissait. Les rouges, les verts et les jaunes des feuillages s’embrasaient sous les rayons obliques du soleil. D’habitude, elle était sensible à la beauté des choses Souvent, des phrases poétiques, en accord avec son état d’âme lui revenaient en mémoire. Elle aimait les réciter en marchant. Elle affectionnait particulièrement celles-ci de Rimbaud :

«  Par les soirs bleus d’été j’irai dans les sentiers.

—– je ne penserai rien

—– l’amour infini me montera dans l’âme

Et j’irai loin—-

Par la nature, heureux comme avec une femme. »

Mais ce jour là, tout en elle était lourd, sa démarche, son corps, son cœur. Aucun poème n’affleurait dans son esprit. Elle se sentait prisonnière dans un carcan de souffrance que la vie avait refermé sur elle, depuis toujours, des études peu épanouissantes, des examens obtenus à la force du poignet, un mariage avec un homme exigeant (mais faisant figure de gendre idéal !), une profession ne correspondant pas vraiment à son désir. D’ailleurs, elle avait grossi et ne parvenait pas à perdre du poids. Ce qui lui paraissait être une vie heureuse, lui sembla tout à coup absurde, comme si chaque jour, elle soulevait un gros rocher, contente uniquement de cette performance. Elle se sentait de plus en plus mal. Elle avait l’impression qu’elle était appuyée sur la margelle d’un puits regardant le fond du gouffre et qu’elle allait tomber dedans, juste en penchant la tête. C’est alors que ces phrases de Baudelaire montèrent du plus profond de son âme :

«  Sois sage, ô ma Douleur et tiens-toi plus tranquille

———————————————————–

Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici, »

Elle eut soudain une prise de conscience : et si, cette Douleur ancrée tout au fond d’elle, n’en avait-elle pas fait sa meilleure amie dont elle est devenue dépendante  pour exister ?

 

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