Délires nocturnes

Vingt-deux heures. Douleur dans la poitrine. Les souvenirs nocturnes enserrent ce cœur déjà bien atrophié par les mois derniers. Il commençait à prendre trop de libertés. Remettons-lui ces chaînes qui l’asservissaient. Douleur dans la poitrine. C’est fou comme l’on croit être vite guérie. Illusion d’une panacée, fantasme d’un miracle. La cicatrice s’est mal refermée et les fantômes ont ravivé la plaie. Douleur dans la poitrine. Les vertiges sont revenus, avec des mirages hypnotiques, des visions où images sombres et réminiscences édulcorées se mélangent.

J’ai entendu ta voix ce soir. Je pensais l’avoir oubliée. J’ai entendu tes voix ce soir. Surtout celle, doucereuse, que tu prenais quand tout allait bien. Quand tu réussissais à me faire croire que tout allait bien. Celle aussi, plus sérieuse, quand tu t’apprêtais à me quitter pour une durée indéfinie, avec une incertitude définie. Celle, inquiète, qui apparaissait quand tu perdais ton emprise sur moi. Celle, puérile et fragile, qui calculait chaque fréquence pour tenter de me faire céder à tes caprices. Celle quand tu me chuchotais que tu m’aimais. Celle quand tu me chuchotais que tu m’aimais alors que tu pensais à elle. Celle, brisée, quand tu étais pris en flagrant délit de mensonge. Celle, intègre, sincère et vraie, quand tu riais. Car tu ne riais pas beaucoup. Tu ne riais pas franchement beaucoup. Tu riais d’ailleurs très rarement franchement. Je me souviens de ton rire. Ton rire quand tu laissais la pression retomber. Quand tu t’abandonnais l’espace de quelques secondes. Quand tu posais pendant ce court laps de temps, ce fardeau que tu pensais porter seul, loin du regard des autres. Tu n’étais pourtant pas seul et ce secret n’en était pas un. J’aurais porté ce poids pour toi. Je l’aurais supporté pour toi. Tu as simplement préféré le soutenir seul, à l’unique force de ta personne, ce fardeau qui pesait pour deux voire trois. Je n’ai pas l’explication aujourd’hui, et je ne l’aurais probablement jamais. Peut-être qu’il n’y en avait pas. Peut-être que ta position de martyre était plus facile à occuper. J’ai entendu ton rire ce soir. Ça m’a fait chaud au cœur. Il a ensuite brûlé cette douce sensation jusqu’à ce qu’elle se consume d’elle-même, forcée, fatiguée, lasse. Douleur dans la poitrine.

 

J’ai revu ton regard ce soir. Je pensais l’avoir oublié. J’ai revu tes regards ce soir. Celui du premier soir, que tu as voulu mal assuré pour ne pas m’effrayer. Celui du premier soir que tu as voulu timide pour me charmer alors que tu savais pertinemment ce que tu faisais. Le regard de celui qui arrive en terrain conquis. En revanche j’ai oublié ton premier regard. Celui qui a croisé le mien pour la toute première fois. Mea culpa, c’était peut-être la seule fois où celui-ci ne mentait pas. Je me souviens de ton regard le premier soir. Celui du loup qui veut attirer la brebis dans ses bois. Je me souviens de celui qui s’immisçait en moi à chaque rencontre, comme un poison à effet différé. Je me souviens de celui qui s’imprimait dans ma tête à chaque fois qu’on se disait adieu alors que ce n’était qu’un au revoir. Je me souviens de celui qui s’est tatoué sur mon cœur à chaque fois que tu me quittais. Je me souviens de celui que je craignais comme la mort quand tu revenais. Et ces deux derniers se sont mariés dans mon esprit, formant ce couple redouté, mal assorti mais toujours ensemble. Le regard faussement désolé de celui qui s’en va malgré toutes les promesses, suivi de celui faussement reconnaissant du pécheur qu’on absolu tout de même par foi aveugle. J’ai revu aussi ton regard, aux dernières retrouvailles, celui auquel n’importe qui aurait donné le bon dieu sans confession. Celui qui pansait tous les maux, effaçait toutes les cicatrices et éloignait les nuages de notre ciel orageux. Celui auquel j’ai voulu croire parce qu’il venait après des pleurs. On a envie d’avoir confiance quand on est face à ce tableau-là. On a envie de se laisser envoûter par l’enchantement parce que tout semble tellement réel. Mais le peintre est trop bon illusionniste et je suis tombée dans le panneau.

 

Il y avait aussi ton regard de la dernière fois. La fois où j’ai fini par couper le bon fil pour désamorcer la bombe. La fois où j’ai détruit tous tes plans, dévoilé tous tes trucs. Ce regard confus, le regard bancal de celui-ci qui se fait démasquer en public. Ce dernier regard que je garderai de toi. Douleur dans la poitrine. Je crois n’avoir jamais réussi à capter un regard sincère de ta part. Photographie floue, qu’on devine laborieusement. A côté de ces clichés qu’on aimerait ressaisir par manque de netteté, il y a le cauchemar de ton regard quand tu croyais me posséder, convaincu de tes pouvoirs sur moi, sûr de ta force sous laquelle je cédais. Ce regard hanté par cette volonté de toute-puissance et ces fantasmes non-avoués. L’unique peut-être où tu étais en accord avec toi-même. Effroi.

 

J’ai repensé à mes amours pour toi. Le premier qu’on refuse d’admettre, qui réveille les papillons dans le ventre et met du soleil là où il n’y en a pas. Celui, candide, qui germe comme une fleur au printemps qu’on espère voir aussi belle toute sa vie. Celui qui drogue ton cerveau, booste ton cœur, paralyse tes membres. Douleur dans la poitrine. Celui pour lequel tu retournerais ciel et terre, celui pour lequel tu affronterais tous les dieux et les démons, les yeux fermés. Celui pour lequel tu te réveilles le matin et te couches le soir. Celui auquel tu penses quand tu dors et à la première seconde où tes yeux s’ouvrent. Celui qui te donne envie de manger, celui qui te coupe l’appétit. Celui qui te donne envie de courir, courir, jusqu’à t’exploser la poitrine. Celui pour lequel tu as toujours de la force et pour lequel tu n’es jamais fatigué. Celui pour lequel tu vendrais tes yeux, tes oreilles, ta langue, tant que tu gardes le sens du toucher. Celui qui te tétanise et celui qui te fait vibrer. Celui qui t’apaise et celui qui t’enivre. Celui qui te fait apprécier chaque jour et pour lequel tu prévois mille projets. Celui qui arrête le temps et le reconstruit. Celui qui te fait sourire, rire et même pleurer. Surtout pleurer. Celui qui te fait trembler. Celui qui te noue l’estomac même quand la journée est bonne. Celui qui t’invente des peurs alors que tu te pensais invincible. Celui qui ne te donne plus envie de sortir et qui te rend claustrophobe. Celui qui te force à t’isoler alors que tu as une phobie de la solitude. Celui qui te fait te sentir seule même si tu es accompagnée. Cet amour avec lequel tu as appris à détester l’Amour. Celui pour lequel tu ne trouves même plus de raisons d’aimer. Celui à cause duquel tu n’as pas envie d’aimer. Douleur dans la poitrine. L’autre amour pour lequel tu vendrais ton âme. D’ailleurs tu l’as déjà fait. Celui pour lequel tu bafoues tes principes et craches sur ton intégrité. Celui à cause duquel tu finis par haïr mais celui auquel tu veux quand même rester attachée. Ligotée, menottée. Celui pour lequel tu tuerais. Tu tuerais le monde, l’Amour lui-même, pour finir par te suicider. Il y a l’amour las, qui se laisse porter comme un vagabond sans itinéraire. Cet amour qui n’a plus la force de vivre et se force à survivre. Cet amour qui souffre des séquelles de multiples réanimations. Cet amour qui vit dans le passé et ne s’accroche plus au présent. Celui qui n’a aucun fondement dans le futur. Celui qui a une durée de vie plus que limitée mais qu’on tente tout de même d’accompagner toujours plus loin. Fatigue dans la poitrine. Cet amour qui s’essouffle, tousse, agonise. Qui aimerait simplement qu’on le laisse partir définitivement mais qui n’a même pas l’énergie pour le dire. Et enfin, il y a cet amour qui se brise. En mille éclats. Rendant impossible la reconstruction du puzzle. On garde en tête des débris appartenant à un temps qui n’est plus, sans avoir l’image globale du commencement. Douleur dans la poitrine.

 

Minuit. Les esprits sont encore là mais sont moins pressants. Le cœur respire un peu mieux et la blessure a arrêté de saigner. On recoud négligemment les stigmates, avec l’espoir de les refermer définitivement.

 

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2 réponses à Délires nocturnes

  1. Thierry dit :

    Ces mots, tout d’abord parcourus en vitesse. Je ne suis pas venu pour cela. Et puis c’est long !!! je grappille, et je m’accroche enfin. je reprends depuis le début. Et je suis pris.
    Annie, ses mots, tes mots, cette force, cette précision, cet élan, je les ai connus, & je les reconnais. C’est bouleversant. Vraiment.
    Ce sont des mots d’une femme qui aime, a aimé. Qui souffre, a souffert. Ils viennent tambourinés mon cœur, les portes de ma mémoire.
    Ces mots, j’ai pu les susciter, & je les reçois comme tel ; mais je pourrai, tenter, seulement tenter de donner à lire, entendre ma part d’amour.
    Cette homme, jamais nommé, il t’a aimé, tu l’as aimé. Ce cadeau-là est fait d’éblouissement & de trahison. C’est ce qui lui donne sa densité & son prix.

    Merci pour cette part de toi que tu délivres.

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