Les coulisses du marathon

Tu as quel numéro ? Le 2018 et toi ? Le 1484. Et ben, on est pas rendu. En fait, j’ai pas bien compris, comment on démarre ? Par vague, par club, tu sais toi ? Ben non, tu sais moi, je me laisse porter. J’attends que l’horizon se dégage et j’avance un pas. On finira bien par se retrouver sur la ligne. Ouais, c’est pas bête. Elle est où la ligne ? Du côté du soleil. Ouais, mais y’a plein de nuages. Il devrait être où le soleil ? Là, à la hauteur de l’écureuil. T’as vu un écureuil, dans l’arbre ? Il a dû filer parce que moi, je le vois pas. Mais non, t’es bête. La banque, là, l’écureuil. Ah oui, t’es poète toi. Moi, j’ai l’habitude de courir en forêt, dans des allées avec de vrais arbres, de vrais animaux. Alors, tu sais le bitume, les immeubles, c’est pas dans mes habitudes.
A petites foulées, nous dévalons le boulevard, sous les encouragements du public. C’est exaltant mais qu’il fait soif. A boire, à boire. Plus de discours, plus de dialogues, chacun est dans ses pensées. Courir, courir, pourquoi ne pas marcher ? Marcher en regardant autour de soi, en prenant le temps de respirer, respirer les odeurs qui nous surprennent et qui font ressurgir les souvenirs du passé. Tous les sens sont en éveil, l’oreille à la recherche des sons de la vie, insectes et oiseaux qui vous coupent la route, voix qui s’éloignent dans chemins parallèles. Au fil des pas, les pensées affluent sans troubler le moment, souvenirs, projets ou simplement goûter la quiétude du moment, agrémentée d’images. Le chemin est tout tracé, des marques sur les troncs, sur les pierres les guident, impossible de se tromper. C’est la détente dans le mouvement, le repos dans l’effort qui permettent d’être disponible pour s’ouvrir à autre chose. Qu’est ce que je vais faire le week end prochain ? Je repars pour une rando ou j’écris ? J’aime écrire le soir dans le silence. La lumière me distrait, m’appelle pour m’échapper. Nuit et lumière, silence et mouvements, être enfermé ou partir explorer, le connu et l’inconnu, le chaud et le froid.
Choisir, décider, toute sa vie, il avait eu des difficultés à faire des choix. Et si je fais une erreur, si je me trompe, se disait-il. Il n’arrivait pas à renoncer à tous ses rêves, toutes ses envies. Il voulait tout, de peur manquer la rencontre extraordinaire, le magicien qui lui dirait quelle est sa voie. Tout jeune, il ne se souvenait plus exactement quand, mais il était encore au lycée, il avait cru rencontrer celui qui allait l’aider à choisir son orientation scolaire pour faire un métier qui lui correspondrait. Il avait suivi son avis et s’était embarqué dans des études qui ne l’avaient pas passionné pour exercer un métier où il s’était rapidement ennuyé. Mais il était resté, englué dans sa routine, dans sa morosité. Mais il rêvait, rêvait. Il rêvait plus qu’il ne vivait. Il s’évadait par la musique, la lecture, l’art. Il voyageait par delà les frontières, les montagnes, les mers, la petite graine toujours enfouie au fond de lui, attendant que quelqu’un trouve le lieu où la planter et l’arroser. Quelqu’un, quelqu’une qui n’arrivait toujours pas. Il finit par être en colère contre lui-même à se voir enfermé dans son impuissance, guettant le regard qui lui ouvrirait la route. Un jour, il prit de grandes résolutions. Plus que lassé de ses dialogues intérieurs, tu exagères, tu ne fais rien, tu restes là, planté, oui mais je ne sais pas, et si ça ne marche pas, il faut que tu avances, tu dois lâcher ton néant. Maintenant, tu dois « faire », faire n’importe quoi mais faire, sans te poser de questions, sans attendre, sans te défiler. Et il avait commencé par le plus simple, le ménage, les courses, la cuisine. Puis il eut envie de partager, de rencontrer des gens, mais pas des gens qui lui ressemblaient, au contraire. Il choisit le plus fou pour lui, s’inscrire à des cours de théâtre, pour changer de peau, jouer des rôles et endosser des costumes. De répétition en répétition, de représentation en représentation, il se lança dans l’improvisation, dans le but de participer au marathon de l’impro. Pour se préparer et gagner en endurance, il se mit à la course à pied. De foulées en foulées, le souffle de moins en moins court, il rejoignit le flot des accrocs de la course à pied et aujourd’hui, il est là, sur la ligne de départ du marathon de Paris.

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