Histoire courte – Paris Plage

Je m’appelle Arthur. Maman me dit que j’ai un grain. Je suis quand même fin, sans être raffiné. Mais cela m’est égal. J’ai des cousins partout dans le monde. Des blancs, des gris, des bruns clair, des bruns foncés. Maman me dit toujours que la couleur importe peu. C’est la qualité qui compte.

J’ai un grain, je vous disais, mais je sais plaire. Je suis caressé, je file entre des doigts de pianistes, d’esthéticiennes, de maçons, de jeunes, de bébés… Avec les petits, c’est concours de grain mouillé. Ils me mettent dans des pots, m’arrosent, me tapent dessus avec leur pelle. Avec mes frères, on est tassés. Souvent, il y a un grand avec eux. Mais personne ne leur dit que cela ne sert à rien. Nous, on est des mâles ; si on était des filles, on nous appellerait graines. On est des grains, et un grain, ça ne pousse pas pour se transformer en fleur.

Parfois, j’entends les vacanciers parler de leurs grains de beauté. Vous voyez, ce n’est pas une tare. Mais comment le grain vient-il aux Hommes ? Je cherche des réponses : ils se sont mal rincés, le grain s’est incrusté, est devenu vampire, se nourrissant de sang, et a pris ses aises. Le grain peut se diaboliser, au point qu’on lui donne un nom barbare : mélanome. C’est l’anagramme de mélomane, mais ce n’est pas la même chanson. Le mélanome, c’est un couac sur la peau. Alors le chirurgien promet un couic pour l’exciser. Après, des spécialistes vont le couper, l’analyser pour déterminer s’il est bon ou mauvais. C’est ça la justice ? On coupe la tête d’abord, on condamne ou disculpe après.

Cette année, j’ai fait un grand voyage. Pour la première fois, j’ai quitté ma mer. Des pelleteuses sont venues nous chercher, nous ont déposés sur une péniche. J’ai voyagé sur l’eau, vous vous rendez compte ! Cette eau porte un nom qui fait star : La Seine. J‘entends “scène”. Et pour cause, on était presque sur les planches, dans la ville du Lido, du Moulin Rouge et des Folies Bergères : PA-RIS !

Pendant le voyage, j’ai rêvé de caresses voluptueuses de gens qui seraient venus de loin, exprès pour moi.

Dans le fond, je n’ai pas été trop dépaysé. Les gens font toujours la même chose avec nous : ils nous mettent dans des pots, nous arrosent, nous tapent dessus… Et à Paris non plus, personne n’a appris que les grains de sable, cela ne donnera jamais des fleurs.

 

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