Flots (de paroles)

Attendre pour que la vie change. Agir pour que sa vie change. Ou rester là parce que le ciel est devenu noir. Avoir peur des pas dans les escaliers. Trembler. Pleurer. S’isoler. Regarder dehors la faille s’écarter sur le sentier. Voir la Seine monter et s’engouffrer dans cette faille. Attendre pour que la vie change. Ne plus avoir peur. Ni du noir ni des bruits dans la nuit. Ne plus avoir peur de rien. Agir pour que sa vie change.
Regarder au delà. Au delà  de quoi? Là, j’peux pas, les péniches me bouchent la vue. Mais que font-elles là ? De bateaux plats comme des langues de chat, elles se sont hissées, se sont imposées, on dirait des gâteaux de mariage avec plein d’étages. De péniches à paquebots de croisière, une véritable métamorphose s’est opérée. Les péniches ont voulu le temps d’un instant ou d’un temps un peu plus long, regarder au delà, au delà des ponts, au delà de l’eau, au delà de Paris. En plus, ça ne leur sert à rien d’être grandes comme ça, elles ne voient rien de plus au delà : le ciel est gris et brumeux, la Seine est verdâtre et vaseuse. Elles ne peuvent plus bouger, elles risqueraient de se retrouver les pieds sur terre à trop vouloir regarder au delà. Ça sert à quoi un paquebot de croisière s’il reste amarrer là ? S’il ne nous amène pas vers d’autres endroits ? Si c’est juste pour dire qu’il est là, ça sert un peu à rien, à part à boucher la vue !
On déchausse ses lunettes pour les essuyer, nettoyer la brume qu’il y a sur les verres aussi. On rechausse ses lunettes. On sort son téléphone voire, pour les réfractaires au progrès ou pour ceux qui se font passer pour des pro, son appareil photo avec, selon le degré de professionnalisme, la dragonne, le zoom ou même le trépied. Il faut immortaliser ce moment où on a la vue bouchée !
On est tellement subjugués par ce nouveau paysage qu’on en oublierait que le courant est rapide, trop rapide, que l’eau monte et peut nous emporter comme ces troncs, ces barques, ces frigos, ces packs de coca qu’on voit filer à toute vitesse. On n’imagine pas qu’ils vont se crasher. On se dit qu’ils vont s’échapper dans l’océan. Jamais, au grand jamais, ils ne vont s’échouer. On n’imagine rien. On dit : « T’as vu, c’est quoi là-bas ? Non, ça peut pas être ça !
– Ça quoi ? Y a tout et n’importe quoi qui flotte !
– Mais non, regarde bien, y a des bras qui s’agitent là-bas. On dirait un gars, non ?
– Il est complètement taré, qu’est-ce qui lui a pris de se jeter dans la Seine ?
– Il en a peut-être eu marre d’attendre que la vie change. Alors il s’est jeté à l’eau. Il suit le courant. Ça le mènera bien quelque part, non ?
– C’est quand même dangereux, faudrait pas qu’il se noie.
– Non, je ne pense pas. Quitte à perdre pied, autant partir à la nage. Ça évite de ramer pour rien. En plus, maintenant, il a l’horizon ouvert devant lui.
– Ouais, si tu le dis. Y a quand même d’autres solutions, non, tu crois pas ? On peut aussi tourner la tête. Regarder au delà, c’est pas toujours possible. Il faut aussi savoir regarder en dedans pour pouvoir regarder au delà.
– Hein ? Qu’est-ce que tu dis, j’ai pas tout compris.
– Laisse tomber, enfin je veux dire, laisse courir. En fait, non, je voudrais une expression sans le mot « laisser ». Tu vois, j’en ai marre d’attendre que la vie change, j’en ai marre des mots, des verbes qui sous-entendent une absence omniprésente. Des verbes comme attendre, laisser, abandonner, perdre, oublier.
– Ouh la, c’est quoi ça ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
– Rien. Rien de grave. Je ne veux plus attendre. Je veux agir, prendre le train en marche, enfin quand les gares seront à nouveau ouvertes. Je veux voler de mes propres ailes. Il a peut-être raison le con qui s’est jeté à l’eau. Lui, au moins, il vit, il a décidé. Je veux être.
– Mais tu es. Tu veux que je te pince pour que tu t’en rendes compte ?
– Non, pas vraiment. On fait toujours semblant d’être quelqu’un d’autre aux yeux du monde. Regarde, même les péniches se sont rebellées. La Seine aussi d’ailleurs. Ça fait des années qu’on nous dit que la Seine est l’eau de source de Paris, qu’on peut s’y baigner, qu’on peut y naviguer. Et là, tu vois bien que la Seine, elle déborde de toutes nos conneries !
– Ça te monte à la tête aussi ces intempéries !
– Ouais, si tu le dis.
– Regarde, il est vivant !
– Qui ça ?
– Ben le type qui agitait les bras tout à l’heure. Tu te rends compte ?
– Ouais, il a eu de la chance quand même avec tout ce que la Seine emporte. Il aurait pu se prendre un banc, un transat. T’as bien vu que la Seine a tout arraché sur son passage. Son débordement a même pris les assises qu’il y avait sur les berges. P’têt qu’il voulait juste s’asseoir le gars pour pouvoir attendre que la vie change, c’est pour ça qu’il s’est jeté à l’eau.
– Franchement, non mais franchement, tu divagues aujourd’hui.
– Ouais, j’ai le vague à l’âme aussi. Ça me donne des nausées.
– T’es pas enceinte ?
– Ben non, j’ai passé l’âge.
– T’es pas centenaire non plus !
– Ouais, si tu le dis.
– Viens, on va traverser le pont pour voir de l’autre côté.
– Bonne idée, on sait jamais, la Seine ne déborde peut-être pas sur l’autre rive.
– Allez viens ! Tu vas voir, je suis sûr que le niveau a bougé depuis ce matin.
– C’est étrange de vouloir traverser le pont pour quelqu’un qui veut couper les ponts.
– Y a rien de bizarre. Comme toi, j’en ai marre des menteurs, des profiteurs, des mecs qui sont prêts à se faire avaler par la Seine pour un pack de Coca. Alors je coupe les ponts avec ces crevards, je me concentre sur l’essentiel. Je ne me disperse pas, c’est comme ça. Viens, on va voir de l’autre côté, on verra mieux, on n’aura plus la vue bouchée par le Rosa Bonheur sur Seine.
– OK, je te suis. Il fait un peu froid quand même, il y a du vent. T’as pas froid ?
– Si, un peu. Viens.
– T’as vu les touristes ? Drôle de vacances quand même. En plein mois de juin, ils ont dû aller investir dans des doudounes pour leurs vacances parisiennes.
– T’as raison. Ça ne devait pas être les vacances qu’ils s’imaginaient : pas de bateaux mouches non plus !
– La vie, c’est un peu comme ça alors, ça ne se passe pas toujours comme on voudrait. On fait des choix, on se trompe parfois. On prend un chemin, on s’assoit, on attend que la vie change.
– Mais si, t’inquiète, la vie change. Regarde, le niveau de l’eau a changé lui aussi. Alors il n’y a pas de raison pour que la vie ne change pas.
– Ouais si tu le dis. Mais…on change comment ? On vieillit ? On périt ?
– T’arrête tes conneries maintenant ! Ça suffit ! Oui, on vieillit et alors ? Oui, on va tous crever un jour et alors ? Mais y a le temps pour ça, on n’est pas pressés, hein ?
– Non, non, on n’est pas pressés.
– En plus, tu vois, avant il va falloir tout nettoyer, tout remettre en état quand la Seine va redescendre.
– Oui, c’est vrai, ça va prendre du temps.
– Bon, ok, c’est pas moi qui vais le faire, ni toi d’ailleurs. Mais on pourra peut-être venir voir. Le ciel sera moins gris, la Seine moins verdâtre. Les péniches seront redevenues des péniches. Tout reviendra à sa place et toi, tu ne seras pas perchée comme aujourd’hui.
– Pourquoi tu dis ça ?
– Franchement, franchement. T’es complètement allumée aujourd’hui !
– Ben oui, c’est pour compenser l’électricité qu’ils vont couper !
– Y a d’autres moyens, tu crois pas, non ?
– Ouais si tu le dis
– Ben oui, je le dis !
– Alors ?
– Alors quoi ?
– C’est quoi les autres solutions ?
– On s’en fout ! Mais c’est pas à toi de fournir l’électricité pour la ville de Paris. Ça, c’est sûr!
– C’est vrai, t’as raison. En plus, ça m’épuise.
– Voilà, c’est ce que je te dis.
– Mais vraiment, je ne veux pas attendre que la vie change.
– Je sais, sois patiente.
– Ça n’empêche pas d’être dans l’action.
– Ben, évidemment !

 

 

 

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