Laisser refroidir

Il était assis à la fenêtre sur son siège calé pour avoir toujours le même angle, le même champ de vision. A perte de vue, selon la saison, des arbres verts, des arbres nus, des feuilles denses, des feuilles mortes au sol, des rayons joueurs à travers les branches, des rayons lutteurs à travers les nuages. Il était assis là du matin au soir, de janvier à décembre, depuis le siècle dernier quand on disait encore 1900.
Il n’entendait plus le goutte-à-goutte, il ne sentait plus l’aiguille plantée dans sa veine. Son visage restait le même, les yeux dans le vide, les joues creusées, les lèvres pincées.
On lui posait sur une table à côté une tasse de café, une tasse de thé avec une tartine ou un croissant le dimanche pour le petit déjeuner. Il laissait refroidir. A midi pile, d’après les cloches de l’église, on lui posait de la purée, de la compote, de la bouillie en somme. Il laissait refroidir. Le soir, aussi au son des cloches, on lui posait la même chose qu’à midi, d’une autre couleur. Il laissait refroidir. Toutes les heures, on lui laissait un verre d’eau qui repartait plein, échangé par un autre un peu plus frais.
Il entendit une infirmière papoter avec sa collègue : « tu sais, sous le coup de la colère, ses yeux ont exprimé ce qu’il était vraiment : un homme au cœur de pierre ». Il ne vit pas la réaction de la collègue. Il n’entendit pas sa réponse non plus. Elles faisaient toutes les deux leur tournée, distribuant sans un regard les médicaments dans des coupelles en plastique transparent. Elles ne remarquèrent pas qu’aujourd’hui, comme c’est déjà arrivé parfois, par pure provocation, par pur désir d’attention, il avait soulevé les sourcils et son visage, d’habitude si figé, se transformait, pour quelques secondes rebelles, en grimace.

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