Le héros de l’histoire

Il écrira l’histoire de sa famille. Encore eut-il fallu qu’il l’ait connue. Ce matin, en se levant, il s’était fixé cet objectif. A lui les recherches généalogiques, les entretiens avec oncles et tantes éloignés, pour rassembler tous les détails, toute son histoire.
Il ne connaissait pas grand-chose de sa famille. Il était né en été, son frère en automne. Chacun avait sa saison dans la maison, son père en hiver, sa mère au printemps. Ça espaçait les anniversaires. Il y avait toujours une fête pour rythmer le passage des saisons.
Son père parlait peu et ne montrait pas ses émotions. Un homme ne pleure pas, leur assénait-il quand ils étaient petits. Il n’y a pas de bobos qui tiennent. Ça saigne, ça cicatrise. Un point, un trait.
Il aimait se réfugier dans les bras de sa mère. Elle savait toujours le bon geste, le bon mot. Quand elle le surprenait poing levé, prêt à cogner son frère, elle les regardait sévèrement : un homme ne frappe pas. Apprenez à vous parler.
Ses grands-parents, il les voyait peu. Curieusement, il voyait plus souvent ceux qui habitaient loin, très loin. Il aimait passer les étés avec eux parce qu’ils racontaient, comme un secret, comment leur parent était enfant. A son grand étonnement, il découvrait les bêtises faites, leur insolence parfois. Ses parents n’étaient donc pas parfaits ?
Il aimait voir dans les yeux de sa grand-mère la joie de ces moments d’avant.
Il en était là de ses souvenirs quand le téléphone sonna. Il décrocha :
– Bon anniversaire, mon chéri, c’est mamie, je ne te réveille pas ?
– Non, non, ça va. Merci
– Tu passes me voir bientôt ?
– Oui, très vite mamie. J’ai plein de questions à te poser au sujet de l’histoire de notre famille.
– Ouh la la, je ne sais pas si je vais bien me souvenir. Au fait, tu pourras apporter un bouquet pour Madeleine. La dernière fois, elle a voulu piquer le mien cette bique !
– Oui, bien sûr, mamie. Je t’embrasse. A très vite.
Effectivement, il fallait qu’il fasse vite. Le téléphone sonna toute la journée : sa mère, son père, son frère, ses amis. Il remercia à chaque fois avec un pincement au cœur. Comment allait-il écrire l’histoire de sa famille si personne ne voulait vraiment en parler ? Qui pourra lui raconter ses ancêtres, ceux qu’il n’a jamais connu mais qui font partie de lui. Il aurait aimé écrire une épopée, trouver qu’il descendait d’un roi, d’un conquérant, d’un révolutionnaire, d’un héros de l’histoire.
Le soir, chez ses parents, en soufflant ses bougies, il fit le vœu d’écrire l’histoire de sa famille, celle qui était assise autour de la table, celle qu’il sentait vivre dans son cœur, celle qui viendrait dans les générations à venir se poser, le jour de leur anniversaire, les mêmes questions sur l’histoire de sa famille.

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