Némo et Rosa

Le capitaine Némo était pas seul dans son Nautilus. Le capitaine Némo avait emmené sa femme vingt mille lieues sous les mers.

 

Entre deux lignes écrites sur son carnet de bord, il la dessinait. Rosa lisait. Rosa cousait. Rosa était belle. Rosa, c’était celle qu’il avait choisie. C’était la seule à accepter ce vieux loup solitaire, explorateur des profondeurs. Rosa savait que peut-être il ne reviendrait pas de  ce grand voyage. Alors, pour éviter de rester seule, elle l’avait suivi. Le capitaine Némo ignorait où le conduirait exactement le voyage, ni si ce serait son ultime périple. Mais il était heureux. Il souriait à la vie qui lui avait apporté cette douce compagne. Rosa veillait sur lui, et lui veillait sur con vaisseau. Vaisseau fantôme en surface. Vaisseau invisible, mais vaisseau concret, assemblage de ferraille et de chambres étanches. Son cœur à lui n’était plus étanche aux sentiments, depuis que Rosa avait su franchir la barrière qu’il avait construite entre lui et les autres. Ces autres qui le traitaient de fou.

 

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Avant de partir, le capitaine Némo vivait dans une cabane, bercé par le bruissement des feuilles des arbres. Sa règle de vie était la discrétion, bien qu’il soupçonnait que le fuit de ses recherches pourrait le conduire à laisser des traces indélébiles de son passage. Sa cabane était blottie dans la forêt, proche d’un promontoire. Sur son lit de mort, André, son père, lui avait dit :

- Je te cède ma cachette. Là-haut, il n’y aura pas d’eau courante. Tu basculeras dans une autre époque.

Némo avait fermé les yeux de son père, et préparé sa besace, pleine d’une vieille carte annotée de son père, d’après ce qu’il restait dans sa mémoire. Et ce fut tout. Némo n’avait rien dit à ses sœurs. Pourtant elles le serinaient régulièrement.

- Nous te demandons de nous donner des nouvelles. Ne pars pas en vadrouille sans nous en avertir.

 

Après qu’il eut croisé des arbres centenaires, escaladé des rochers, après que ses souliers eurent foulé des sols sablonneux, Némo aperçut les 4 murs de briques. Il se retourna.

- D’ici, tu peux tout voir.

Cette phrase de son père était juste. Et il tint un instant à se recueillir pour lui rendre hommage. Les arbres offraient une présence rassurante.

- Tu sens leur force, avait coutume de dire André.

Cet homme aussi était une force de la nature ; il avait dominé bien des malheurs lors de la guerre, et sa vie au fond n’avait pas été facile. Mais il s’était forgé à l’aune de cette devise : Ce qui ne te brise pas te rend plus fort.

Son fils espérait arriver à ce niveau de résilience.

Lorsque les rumeurs de la ville devenaient trop lourdes pour ses épaules, il partait s’isoler dans la cabane, dont le toit le protégeait de tout. Là, il esquissait les plans de son futur vaisseau.

 

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La première fois que Rosa osa sortir de chez elle, elle avait 20 ans. Toutes les années précédentes, elle avait dû apprendre à contempler le silence. Son père voulait faire d’elle une femme réfléchie.

- Introvertie, disait la mère.

- Chut, rétorquait l’homme, tu vas faire trembler l’immobile. Ma fille doit distinguer ce qui bouge de ce qui ne bouge pas. Ainsi elle saura discerner le bien du mal. Le Bien est immuable, tandis que le Mal s’immisce.

La première fois qu’elle entendit cela, Rosa avait 7 ans.

- L’âge de raison, disait le père.

 
Elle apprit à voir frémir l’herbe ; elle sut reconnaître le frottement des ailes du grillon, le claquement de langue du crapaud, le sabot du taureau qui frappe la terre battue. Le plus difficile était pour elle de déterminer l’immuable. Le père l’obligeait à prendre l’assise. Si elle bougeait, un tapotement de bâton sur l’épaule la rappelait à l’ordre. Le père lui avait dit de visualiser les bras écartés et secs de l’arbre mort. Il lui demandait aussi de se représenter les grains de sable millénaires. Immobiles. Silencieux. Devant les yeux mi-clos de Rosa se déposaient des trésors d’imagination. Une pomme de pin abandonnée, la couleur bleue du ciel. Dans ses souvenirs, elle n’osait seule s’aventurer dans les cimetières, où le silence règne et le mouvement se meurt.

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Une réponse à Némo et Rosa

  1. Catherine NM dit :

    J’aime beaucoup ton texte Emmanuelle, dans la douceur du soir il pose, repose, il invite à poursuivre le rêve de Rosa… à suivre ?

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