Aux portes de l’Espoir

Aux portes de l’Espoir, pas à la porte Saint-Martin, vraiment aux portes de l’Espoir, sur le palier, sur le seuil, à reprendre son souffle, s’asseoir sur le perron, tendre l’index vers la sonnette ou appuyer sur le battant de la porte entrouverte. Que faire, que dire aux portes de l’Espoir ? Leur tourner le dos, les fermer à clef ? S’avancer, les scruter ? Laquelle choisir quand on ne voit pas ce qu’il y a derrière ?
Il fait noir derrière, non ? On est mieux sur le perron. Vous êtes à la porte ? s’enquiert la voisine. Non, non, j’attends la bonne heure. À la bonne heure, trinquons. Une autre question se faufile et fait tourner les méninges. En plus de savoir quelle porte ouvrir, y aurait-il aussi un bon moment pour le faire ? À quelle heure ? En quelle saison ? Le temps file, les portes claquent. Partir dans un endroit où la notion de temps est suspendu, où les portes n’existent plus.
Elle est arrivée sur l’île. Autour d’elle, de l’eau, partout de l’eau, de l’eau de mer, de l’eau de pluie. La notion de temps rythmée par l’alternance de jour et de nuit. Elle cherche un abri, s’enfonce dans la forêt dense et fraîche. Elle marche, elle avance ne sachant pas vraiment pourquoi, ne sachant pas vers quoi. Marcher droit devant pour trouver un abri.
Elle trébuche sur une racine sortie de terre. Son regard se pose sur de petits cailloux posés tout au bord de la tombe. Elle s’approche, balaie de sa main les feuilles mortes, gratte la mousse qui s’y est installée. Elle cherche un nom, une date, un visage.
La nature a pris le dessus, elle ne distingue pas bien les caractères sur la pierre. Elle a fait très attention à ne pas déplacer les cailloux. Elle avait entendu dire que c’est ainsi qu’on rendait hommage aux morts dans certains pays. Selon ses coutumes et ses croyances, on déposait sur une tombe, un caillou, des fleurs, une bougie.
Elle entend la pluie cogner sur les branches, les feuilles, la cime des arbres. Les gouttes ne touchent pourtant pas le sol. Elle effleure de ses doigts fins les gravures et les rainures de la stèle. Elle ferme les yeux et se laisse guider par le toucher pour tenter de lire le nom, la date inscrits. Elle devine un A, un 8. Elle recommence. Oui, c’est bien un A puis un I, elle n’est pas sûre. Elle glisse comme pour lire du braille. Un autre I. Puis une lettre arrondie. Un C ? Un O ? Un E calligraphié ? A I I E ça fait aïe. Elle fronce les sourcils et reprend lentement. A, oui c’est ça. Puis une barre verticale qui ne s’arrête pas là. Une autre barre verticale un peu plus profonde. Un rond qui n’est pas fermé. Et…Elle utilise ses deux mains, une barre verticale et…C’est ça, elle a mis le doigt dessus. A L I C E, Alice. Elle ouvre les yeux et sourit. Que fais-tu ici, Alice ? Qui te dépose tous ces cailloux ? Es-tu vraiment sous cette pierre ? Il pleut toujours sur sa tête mais le sol reste sec.
Il pleut sur mon cœur, Barbara. Elle lève les yeux, regarde autour d’elle, cherche une silhouette, une ombre, un visage. Rien, personne. Juste le vent qui souffle légèrement dans ses oreilles. Il pleut sur mon cœur, Barbara. Elle reconnaît la voix, peut-être pas. Elle n’a jamais aimé ce prénom qui n’avait rien de doux, de gracieux, de féminin. Elle était pourtant tout cela à la fois. Ce nom ne lui correspondait pas. Barbare avec un a. Peu de gens l’appelait ainsi. Les intimes sûrement pas. Le vent lui souffle encore « Il pleut sur mon cœur, Barbara ». Elle sent une présence près d’elle. Elle entend des rires, des voix. Sur les troncs des arbres se dessinent des yeux, des lèvres. La forêt est vivante, elle danse au gré du vent. Elle est remplie d’âmes.
Sa tête tourne. Elle ferme les yeux et pose ses mains sur son front. Elle respire doucement. Le vent s’échappe. La tempête se calme. Elle ouvre les yeux et les lettres lui apparaissent lisses. Alice.
Qui es-tu Alice ? Tu es à la porte, Alice ? Saint-Pierre ne t’ouvre pas, c’est ça ? Il a perdu les clefs ? Demande-lui s’il a regardé sous le paillasson. Non ? Sous le pot de fleurs ? Non plus ? Ah mince alors. Où a-t-il bien pu les perdre ses clefs ? Tu as regardé dans la petite boîte où on allume les cierges ? Tu sais, on les met là pour que le vent n’éteigne pas les flammes. Alors, Alice, elles sont là les clefs ? Oui, on dirait bien. Ah enfin, tu ne vas plus rester devant la porte.
Mais dis-moi Alice, ça t’est arrivé souvent de rester bloquée devant une porte ? C’est l’histoire de ta vie, tu dis ? Tu as pris des potions pour grandir plus vite mais tu n’as pas pu franchir le seuil ainsi. Alors tu as pris la potion qui t’a rendue rikiki. Et là, tu as vu la porte qui te menait au pays des rêves. Ah, tu crois vraiment qu’il n’y a que les petits qui savent rêver ? Je ne suis pas convaincue mais si tu le dis. Alice, tu sais, moi, je suis aux portes de l’Espoir et je ne sais pas quelle porte ouvrir. Et s’il y avait de faux espoirs derrière ces portes ?
Alors, Alice, tu sais, toi, quelle porte ouvrir ?…Alice ?…Alice ? Plus un bruit. Juste la pluie qui joue avec les feuilles, qui fait des cliquetis.
Elle caresse les lettres gravées, lui dit merci et sourit. En glissant, elle sent un 8. Ou serait-ce un B ? Elle a froid, se serre dans ses bras. Elle voit l’ombre de l’île. Il pleut sur mon cœur. Son corps tremble. Il pleut sur mon cœur. Elle sent des secousses. Une main sur son épaule.
– Il pleut mon cœur. Qu’est-ce que tu  fais dehors ?
Elle est là, du côté des asters, le grand jardin derrière.
– Ben alors, qu’est-ce que tu fais dehors ?
– Mmm ? interroge-t-elle.
– Ben oui, pourquoi t’es pas rentrée ? Il pleut.
– Ah oui…Je ne sais pas où j’ai mis les clefs et je ne sais pas quelle porte ouvrir.
– Pour tes clefs, je ne sais pas non plus mais pour la porte, tu peux commencer par celle-là, lui dit-il en montrant la porte sur laquelle elle s’était assoupie.
– Mais qui me dit que c’est la bonne porte ?
– Ouh la, t’es encore endormie, toi. T’as fait quoi comme rêve cette fois ?
– Il pleuvait. Je ne savais pas où j’avais mis les clefs alors je t’ai attendu, à l’abri. J’ai dû être bercée par le chant de la pluie.
– Tu as bien fait de te mettre à l’abri. Il n’arrête pas de pleuvoir depuis ce matin. Et un vent, un vent, à te faire décoller du sol.
– Tu sais, dans mon rêve, j’étais aux portes de l’Espoir.
– Raconte.
– Et ben, je ne savais pas quelle porte ouvrir. J’avais peur des faux espoirs, tu vois.
– Oui, je comprends.
– Et puis, il y a eu Alice.
– Alice ?
– Oui, Alice. Elle m’a dit qu’elle aussi, elle avait eu des problèmes de porte dans sa vie.
– Et elle t’a dit quelle porte ouvrir ?
– Non, elle est partie quand elle a trouvé ses clefs.
– Il s’est passé autre chose dans ton rêve ?
– Oui. J’étais sur la tombe d’Alice. Il y avait des cailloux dessus. Elle ne les a pas semés. Elle n’avait pas ses clefs mais elle avait trouvé son chemin, son endroit.
– C’est glauque un peu, non ?
– Non, ça ne l’était pas. Ça veut dire qu’on doit laisser mourir des choses pour pouvoir ouvrir des portes.
– J’aime beaucoup ta poésie mais là je n’ai pas compris.
– Réfléchis et dis-moi : que reste-t-il de nos amours ?
– Des larmes, de la tristesse, de la déception, de faux espoirs.
– C’est ça… Pour nos amours passés, nos amours ratés.
– Et toi, t’en penses quoi ?
– De nos amours, il reste toujours, malgré les blessures, la lumière qu’on a en nous.
– …
– Tu comprends ?
– Oui parfaitement.
– Il ne faut plus se laisser envahir par les ombres.
– Ni se faire tremper par la pluie. Allez viens on rentre. Je te passe mes clefs, tu ouvres ?
– Tu sais, dans mon rêve, Saint-Pierre avait perdu ses clefs. C’est bête quand même si on croit au paradis de rester coincé devant la porte ?
– C’est vrai. Un peu comme quand on croit aux portes de l’Espoir, n’est-ce pas ? lui dit-il en lui faisant un clin d’œil.
– C’est vrai, sourit-elle. Mais je me suis réveillée avant de savoir quelle porte ouvrir…
– Ben, tu vois, dans la vraie vie, tu l’ouvres cette porte. Bienvenue à la maison. Bienvenue dans ta nouvelle vie. Bienvenue chez toi.
– J’adore…c’est super joli.
– Je suis du même avis.
– On est bien ici.

 

 

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