Faire tomber le masque

Les petits papiers volaient et virevoltaient dans un élan de symphonie. La musique de plus en plus forte ébranla les cahiers déjà bien dépourvus de papier. Le sol se noircit alors de tous ces mots orphelins. De tous ces mots laissés à l’abandon pour le bonheur des écrivains. L’automne avait toujours été la saison préférée d’Elena. Elle n’avait qu’à se baisser pour ramasser ces morceaux d’inspiration. Elle en remplissait des paniers. Ensuite, elle rentrait chez elle et après avoir préparé une tasse de lait chaud, elle déversait ses papiers sur le bureau.  Elle fouillait dans ces bribes de mondes, de moments pour trouver la perle rare. Ce petit éclat qui fera jaillir les flots d’un prochain texte. Bien que la température commence à descendre, Elena ne fermait jamais les fenêtres de sa pièce. Elle s’emmitouflait juste de plus en plus à mesure que l’hiver approchait. Elle ne voulait pas se priver de la chanson du jour. Elle l’inspirait autant que les papiers. Elena posa sa tasse sur le rebord de la fenêtre et observa la pièce. Sa pièce.

Cela avait été sa seule exigence. Disposer d’une pièce rien qu’à elle, où personne ne pourrait pénétrer. Comme dans l’antre de la bête. Tous se demandaient ce qu’il y avait derrière la porte en chêne massif, mais nul à part elle ne savait. Il n’y avait pourtant pas de clé. La porte suffisait d’être poussée pour enfin visiter les recoins secrets de la pensée d’Elena. Néanmoins, personne ne voulait trahir la confiance qu’elle avait en eux en ne fermant pas. Et secrètement, tout le monde redoutait sa colère. La colère de la plus douce des créatures est souvent la plus dévastatrice. Ils l’avaient tous vu et ne voulait pas en être la cible. Dans cette pièce, loin des yeux du monde, Elena se sentait elle-même. Pouvait être elle-même sans que sans cesse les gens lui répètent qu’elle sortait du lot. Elle se demandait toujours de quel lot. Elle vivait, ressentait, écrivait juste comme elle en avait envie. Elle n’avait jamais compris l’admiration des gens. Elle n’était rien qu’une fille étrange qui voyait le monde autrement. Qui savait voir les feuille des arbres pour bien plus que des amas de couleur en l’air ou au sol. Qui savait écrouter la symphonie du vent et de la Nature. Qui pouvait ramasser des bribes de vie à la volée. Qui savait écouter les bâtiments lui raconter le passage des années. Et dans cette pièce à l’abri des regards étonnés, inquiets ou admiratifs, elle cultivait cette étincelle malicieuse qui brûlait au fond de ces yeux. Les murs étaient remplis de dessins, de patchwork de feuilles, de photos, de tenure. Sur les étagères s’alignaient des livres, des cahiers, des bibelots. Dans un coin, il y avait un fauteuil confortable. De ceux qui ne nous recrachent jamais une fois assis. Et face à la fenêtre se trouvait le bureau. Un immense bureau où personne à part Elena ne pourrait trouver ce qu’il cherche. Un bureau où toujours trônaient une page blanche et un stylo. Un bureau pour s’évader bien plus loin que jamais ces pas ne pourraient la porter.

Assise là, le regarde partagé entre la fenêtre et la page plus ou moins noircie, Elena voyait passer la vie. Elle regardait le temps s’écouler. Les grains un à un tomber dans le grand sablier. Les saisons passaient et revenaient. Jamais identique et jamais différentes. Elle observait le quotidien s’écouler lentement. La Nature se transformer en cycle. Les hommes passer encore et encore. Et elle écrivait ce qu’elle voyait. Les apparences et bien au-delà. Comme un auteur omnipotent qui regarderait s’animer ses personnages. Observatrice, elle inventait des vies aux gens. Des mondes lointains se découvraient une existence. Elle remplissait d’histoires, de personnages hauts en couleur, de paysages fantaisistes des pages et des pages. Elle remplissait de vie sa tête à défaut de pouvoir combler le vide au creux de ses côtés. Elle faisait revivre ses personnes depuis longtemps disparut. Elle s’inventait une nouvelle vie.

Elena avait le masque le plus élaboré. Comme ces masques vénitiens magnifiques, ornés de plumes et de couleurs. Elle s’ornait d’un sourire et de ces yeux pétillants. Elle faisait résonner son rire et sa voix. Elle traçait sa vie d’un coup de crayon expert pour que les gens ne puissent qu’admirer. Elle cultivait cette étrangeté qui faisant fuir certains et hésiter beaucoup. Il n’y avait que dans sa pièce qu’elle posait le masque. Comme un  manteau, elle l’accrochait derrière la porte et le laissant abandonner jusqu’à la prochaine sortie. Là, au milieu de tous ces papiers griffonnés, de ces photos magnifiques, de ses souvenirs les plus précieux, elle rangeait sons sourire et laissait la mélancolie s’insinuer dans ces yeux. Les murs si hauts qu’aucun ne pouvait même les voir s’effondraient. Elle était alors seule avec elle-même. Toujours la même fille étrange qui voyait le monde autrement. Et pourtant si différente. En sécurité, bien au chaud dans son antre, elle mettait à nu ses blessures, ses doutes, sa tristesse. Cette façade magnifique qu’elle exposait au monde se fissurait et s’effritait peu à peu. Elle savait qu’elle ne pourrait pas toujours maintenir ce difficile équilibre entre la fille du dehors et celle du dedans. Qu’un jour quelqu’un verrait à travers. Qu’un jour quelqu’un lirai entre les lignes de ces mots. Qu’un jour quelqu’un verrait l’envers du décor. En attendant, elle regardait passer la vie de sa fenêtre. Elle observait la façade des autres. Elle restait spectatrice de ce chaos qui se passait en bas. Elle ne sortait de la pièce que quand elle le devait. Car, malgré tous ses efforts, elle ne pouvait pas raser les murs. Elle ne pouvait pas se fondre dans la masse. Son corps lui avait interdit de passer inaperçu alors que c’était tout ce qu’elle voulait. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, sa chevelure flamboyante attirait toujours les regards vers son visage fin et constellé de taches de rousseur.

Elle était assise à sa fenêtré, le stylo juste au-dessus de la feuille, prête à se lancer dans une épopée fantastique peuplée de magie et de dragons, quand elle s’arrêta net. Elena regarda alors droit devant elle. Là, sur le trottoir d’en face, se trouvait une femme. Elle venait de s’asseoir sur le banc qui abritait les scènes préférées d’Elena. Un livre sur les genoux, elle avait laissé ses cheveux bruns encadrés un visage légèrement halé. Elena resta à l’observer longtemps. Elle essayait de savoir pourquoi son cœur battait plus fort. Pourquoi avait-elle envie de sortir la retrouver en laissant le masque accroché derrière la porte ? Était-ce ses fossettes, sa posture, son aura ? Quelque chose attirait Elena vers cette femme assise en face, comme la flamme attire le papillon. La jeune femme leva brusquement la tête, comme si elle s’était sentie épiée. Ce qu’elle était, se dit furtivement Elena. Mais cette pensée s’envola bien vite quand leurs regards se croisèrent. Quelques secondes pour voir leur couleur de jade et Elena tourna la tête pour ne pas voir. Éviter de voir une émotion qui ne lui plairait pas. Éviter de trahir les siennes. Elle posa les yeux sur sa feuille où le crayon oublié trônait au milieu de l’océan en blanc. Toutes les aventures d’Amalia, la guerrière elfe, s’étaient envolées. Et quand, elle eut le courage de lever les yeux, elle vit que l’inconnue aussi. Elena aurait voulu coucher sur le papier ses émotions. Ce fracas qui résonnait dans son esprit. Mais les mots s’emmêlaient comme si son stylo se prenait les pieds dans le tapis. Alors, elle les offrit au vent qui venait doucement jouer avec ses boucles rousses. Elle resta juste assise à son bureau.

Au fil des semaines, la jeune femme revint toujours un livre à la main. Elena ne passait plus du temps dans sa pièce uniquement pour oublier le monde mais aussi pour la voir. Pour laisser leurs regards se croiser et leurs sourires s’apprivoiser. Elle se demandait si elle lui parlerait un jour. Le voulait-elle seulement ? De loin, elle pouvait  imaginer, ressentir en toute sécurité. Cette relation à distance restait idéale sans que la réalité ne la fasse voler en éclat. Et pourtant pour la première fois, Elena se sentait presque le courage de laisser la réalité la surprendre. Peut-être serait-elle mieux que le rêve. Ou peut-être pas. De doute en certitude, Elena laissa passer le temps sans faire un pas en dehors de sa pièce. La jeune femme allait et venait comme si elle espérait un signe de sa part. Puis elle disparut. Elle cessa de venir. Elena se résigna et accepta d’avoir laissé passer sa chance. Accepta que la jeune femme ne reste que l’inconnue du banc. Comme certaines autres. Pourtant, elle regardait toujours par la fenêtre pour l’apercevoir. Elle allait s’asseoir sur la banc avec un livre en l’attendant.

L’hiver passa et le printemps vint tinter de vert le paysage de sa fenêtre. Elena avait repris le cours de sa danse entre le dehors et le dedans. Elle l’ajusta petit à petit pour les laisser se croiser un peu plus. Pour laisser une chance aux autres de voir celle qu’elle était vraiment. Elle avait compris qu’à trop se cacher derrière le masque, on s’enferme dans sa solitude. Qu’à force elle devient notre seule véritable amie. Que les murs nous protègent mais nous empêchent aussi de voir la beauté des autres. Elle savait qu’elle le devait à cette femme et son livre. A cet instant raté. Et cette rencontre manquée. A trop vouloir se protéger. Alors quand elle revint un jour de printemps où la chaleur du soleil se faisait plus douce et les fleurs venaient habillées les arbres, Elena ne se posa pas de question. Elle ouvrit la porte et en prenant une profonde inspiration, elle la claqua en sortant. Ceci fit s’écraser au sol le masque sur son crochet. Elle dévala les marches et se retrouva sur le trottoir en face d’elle. Elle traversa et s’assit sur le banc. Et elle se lança comme on jette une bouteille à la mer en espérant que quelqu’un la ramassera un jour :

« Bonjour, je suis Elena, dit-elle en tendant la main. »

La jeune femme leva les yeux de son livre et sourit en prenant la main offerte :

« Laura. »

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2 réponses à Faire tomber le masque

  1. ELNA dit :

    Ah voilà Lucile ! j’ai pris le temps de te lire et ce que j’ai senti en écoutant ta voix qui dévalait les mots comme des marches d’escalier, et je l’ai compris et « re-senti » dix fois plus fort. Je savais que j’aimerai ton texte.

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