Le désert

Le désert 25112017

 

Il protesta mollement. Elle tentait de le pousser dans ses derniers retranchements. Il en avait marre. C’était toujours la même histoire. Les jours se répétaient. Et il ne songeait plus qu’à fuir. Ce matin, au travail, il avait jeté un œil sur terres d’aventure. Ils proposaient un trek dans le désert. Il n’avait aucun goût pour les étendues sableuses mais là, la proposition de voyage avait attiré son attention. Il devait être plus las qu’il ne le pensait pour avoir envie de désert.

Sa dernière expérience de désert remontait à dix ans. Il avait fait le voyage jusqu’en Algérie. Il avait pris le bateau et la méditerranée rageuse lui avait fait regretté son choix. Il avait débarqué à Alger dans un état de fatigue extrême. Il n’avait pas eu le temps de se reposer avant la visite à ses grands-parents. La famille l’attendait au pied du bateau. Il avait fallu grimper dans la veille Peugeot, la nausée au bord des lèvres. Après quatre heures de voiture ils étaient enfin arrivés. Et alors il eut l’impression que le monde se fermait, que la lumière disparaissait et que le néant prenait place. On était pourtant en été, la lumière fusait et aveuglait les gens. Mais jamais il ne ressenti l’espace, la grandeur du désert. Etait-ce lié au paysage brûlé par le soleil, à sa famille hors du temps ? Il ne le sut jamais car il arrêta de penser et fut absent du présent jusqu’à la fin du séjour. Et là soudain lui venait une envie de désert. Allez comprendre !

Il attendit la fin des reproches impatiemment. Il voulait revoir le site et essayer de comprendre ce qui lui avait plu. Elle conclut d’un «  c’est comme d’habitude, tu fuis ! ». Il attendit qu’elle quitte la pièce et garda le silence. Devant l’ordinateur il se demanda s’il pourrait poser des congés au pied levé. Après tout on était en période creuse. Ce devrait être possible. Ah voilà le fameux trek : deux semaines au Maroc. Marrakech, Essaouira quelques jours puis le désert, avec des chameaux pour transporter les affaires. Des tentes étaient prévues aux étapes pour dormir et dîner. C’était très sportif précisait le site. Il songea que ça lui ferait du bien de marcher vers un objectif plutôt que de tourner en rond au parc Monceau. La date de départ était proche : dans dix jours. Ça lui laissait le temps de s’organiser. Le site vantait la beauté des paysages de dunes et la promesse de nuits étoilées. La dernière fois qu’il avait vu un ciel étoilé c’était en Nouvelle Calédonie avec son frère. Une nuit en voyage sur l’Ile, ils s’étaient étendu tous les deux sur l’herbe et ils avaient admiré le ciel. C’était merveilleux et magique comme beaucoup de choses sur cette Ile. Depuis ils s’étaient fâchés sérieusement. Quand le reverrait-il, le reverrait-il ? La tristesse l’envahit. Il cliqua rageusement sur son agenda pour poser ses dates de congés. Maintenant il allait falloir lui dire à elle : je pars deux semaines dans dix jours, alors qu’il avait refusé un voyage un mois auparavant.

Mais pourquoi maintenait-il cette relation ? A chaque fois qu’il évoquait son couple, ne lui venait à l’esprit que les crises. Depuis un an rien d’heureux, de joyeux ou même simplement d’agréable ne lui remontait. Tout était objet de crises et plus ça se répétait plus il s’effaçait, devenait absent, refusait la confrontation. Ce qui ne faisait qu’envenimer les choses bien sûr. Qu’est-ce que tu fais ? Ca y est, elle revenait dans le salon. Il allait lui dire tout de suite, tant qu’à avoir une soirée pourrie.

Ca n’avait pas posé de problème au travail. Marc lui avait dit « ok. C’est une bonne idée des vacances à cette période. Mais pourquoi le désert, tu n’as pas peur de t’ennuyer à marcher dans le sable pendant huit jours ? » Il avait brodé, évité de parler de sa vie de couple chaotique.

Comme prévu le jour du départ elle s’était absentée chez sa mère. Depuis l’annonce elle ne lui parlait plus. Le soir même elle lui avait parlé du voyage refusé. Il n’avait pas argumenté. Maintenant il envisageait une séparation. Elle n’en serait pas surprise. De toute façon c’était elle qui avait choisi de l’ignorer pendant dix jours.

Vincent lui avait prêté son super appareil photo. Il avait fait des balades dans Paris pour s’entraîner. Il pouvait filmer aussi. Maintenant il se sentait prêt à partir, l’esprit dégagé des soucis. L’avion décollait à 14h. Un rendez-vous avait été organisé pour réunir les dix participants à l’aéroport. Ça lui rappelait sa jeunesse quand il débarquait au milieu d’inconnus dans les auberges de jeunesse. Il les repéra de suite. Ils portaient tous un chapeau. L’organisatrice du voyage était une belle jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle les présenta les uns aux autres. Il y avait tous les âges, tous les gabarits. Au fil de la conversation il s’avéra que trois d’entre eux se connaissaient, qu’ils faisaient un grand trek tous les ans. L’une d’eux n’avait pourtant pas l’air très sportif. Il fut frappé par son charme. Une sorte de grâce l’habitait. Un homme aussi attira son attention. Taillé comme un rugbyman il avait un regard presque enfantin. Il avait fait un trek de trois semaines au Népal l’année précédente. Et cette année il voulait se reposer. Ils avaient rendez-vous avec leur guide à Marrakech dans quatre heures. Pratiquement tous les participants connaissaient le Maroc. Ils étaient trois à le découvrir pour la première fois. Mais aucun n’avait jamais été dans le désert. C’était bien, ce serait une découverte collective. Cet échange sur les voyages lui redonna envie de voyager. Pourquoi avait-il arrêté ? Le boulot, sa femme, les enfants qu’ils n’arrivaient pas à faire. Dix ans s’étaient écoulés comme ça. Certes ils avaient fait quelques voyages mais de quelques jours dans les grandes villes européennes. Aussi en Grèce, en Turquie. Mais rien d’extravagant tant tout était cadré. Voilà ce qui lui avait plus dans cette description du désert : rien de cadré. Marcher sans fin, sans horizon. Il s’impatienta : à quelle heure partons-nous déjà ?

Il faisait 25 degrés. C’est la bonne température pour marcher leur dit le guide, mais la nuit il va faire très froid, j’espère que vous avez pensé aux pulls. Ils montèrent dans le minibus en direction de l’hôtel. C’était un très beau Riad récemment rénové par des marocains. Tout était très délicat, raffiné. Les couleurs renvoyaient la joie de vivre qui transparaissait sur le visage de leurs hôtes.

Marrakech puis Essaouira. C’était beau dépaysant mais un peu plan plan. Ce n’était pas ce qu’il attendait de son voyage. L’ambiance du groupe était très bonne. Les participants avaient tous l’habitue d’intégrer des groupes de voyages et leur cohésion fut presque instantanée. Il apprécia cela vivement après ces semaines de crises conjugales.

Puis vint enfin le grand jour, le départ vers le désert. Le bus qui les déposait partait à 6h. Il y avait deux heures de route. Le paysage filait et peu à peu le sable s’imposa. D’abord ce furent de grandes plaines désertiques, sans intérêt. Puis vinrent enfin les grandes dunes. Elles avaient quelque chose d’élégant, massives mais pourtant pleines de finesse dans leurs lignes. Le guide leur expliqua la force du vent, comment il remodelait le paysage et avec quelle facilité on se perdait. Une tempête de sable était prévue dans deux jours. Une petite mais une tempête quand même. Il faudrait rester groupé. Le bus les stoppa auprès d’un groupe d’hommes accompagnés de chameaux. Ils avaient droit à un sac à dos pour le voyage. Les porteurs s’en emparèrent et les installèrent sur les animaux. Un chameau ne fut pas chargé. C’était au cas où il y aurait un blessé. Le guide contrôla leur tenue, les bouteilles d’eau, rappela les consignes de sécurité. Puis il fit silence, les regarda et leur annonça : c’est parti pour six heures de marche. Nous prendrons le déjeuner dans quatre heures.

Dès les premières minutes il avait compris pourquoi l’agence de voyage avait insisté sur l’aspect très sportif de la randonnée. Il fallait faire beaucoup d’efforts pour marcher dans le sable. Il était assez ferme et le pied s’enfonçait peu mais il était clair que ça n’allait pas être une promenade. Au bout d’une heure ils commencèrent à pénétrer dans le champ des dunes. Devant, derrière, sur les côtés que des dunes. Plus de route. Un horizon sans fin. Les montagnards faisaient des comparaisons avec les sensations que donne l’espace. Dans le désert il y a à la fois la sensation d’infini  et la sensation d’étouffement. Tout le monde fut d’accord là-dessus. L’étouffement venait de la répétition des vagues de sable, toujours déjà là. On croyait qu’on avait escaladé une dune et elle était de nouveau là sous vos pieds. Et puis l’infini c’était en haut de la dune, l’impression que le désert n’en finissait pas. Le guide les fit stopper et leur montra la végétation. De petites plantes surgissaient çà et là. Il dit qu’il y avait aussi quelques animaux, des serpents. S’ils avaient de la chance, ils en verraient mais qu’ils faisaient trop de bruit pour ça.  Alors peu à peu les conversations se firent rares. Bientôt ne subsista que les bruits de pas, le souffle des chameaux, le crissement des chargements. De temps en temps le gargouillis de l’eau dans la gorge. Le désert les absorba peu à peu et c’est alors qu’il prit conscience de l’incroyable silence. Il n’y a avait pas de vent et surplombant les bruits de la marche il y avait cette nappe de silence. Sans se le dire ils se sentirent tous engloutis, avalés par cette nappe. C’était une autre expérience qui commençait.

C’était une marche absurde. Ils allaient vers nulle part et pourtant ils avaient un objectif. Cela lui fit penser à ces vieux films muets de Buster Keaton où les personnages répètent un mouvement sans fin et sans résultat. En même temps il transpirait de cette absurdité une sorte de sérénité car il n’y avait rien à vaincre. Ils avaient adopté un pas assez lent pour résister au sable et à la fatigue. Ils étaient presque en cadence, sur un même pas, sur un même souffle. Ils formaient une unité et cela les portait. Au bout de deux heures le guide décréta une pause pour étirer les muscles des jambes. C’était essentiel pour tenir les six heures de marche. Alors ils reprirent de plus belle leurs conversations. La pause dura trente minutes. Ils repartirent désordonnés puis reprirent le rythme et leur unité. Et la journée fila comme le sable sous leur pied. La pause déjeuner fut rapide. Ils avaient hâte de rejoindre le camp et s’allonger sous les tentes. De temps en temps ils éprouvaient soudain le besoin de parler, de partager leur émotions, de briser la monotonie de la marche. Un brouhaha joyeux s’élevait alors de leur troupe. Puis le silence s’imposait comme un accompagnateur idéal de cette marche sans fin. Enfin ils virent les tentes. Les chameaux se mirent à blatérer. Les conversations repartirent. Chacun afficha sa satisfaction d’être arrivé et sa exprima sa fatigue. Effectivement six heures à marcher dans le désert c’est long et difficile. Ils furent accueillis par deux hommes et un très jeune homme. Le guide leur donna des explications sur les us et coutumes d’un camp du désert puis chacun se retira sous la tente qui lui était assigné. Il y avait quatre grandes tentes pour eux et le personnel. Ils furent frappés par le luxe de la décoration. On se serait cru dans le salon d’un grand hôtel. De multiples tapis avaient été jetés sur le sol. Quelques buffets supportaient des bibelots  et des lampes et enfin il y avait les lits de camp recouverts de riches tissus. Il pensa que tout ça ne faisait pas très couleur locale. Il aurait préféré quelque chose de plus authentique plus proche de la réalité des gens du désert. Mais c’était très beau et cette beauté le réconforta. La nuit tomba brutalement et le froid advint aussi vite. L’odeur du feu de bois envahit l’air et tous se regroupèrent autour du foyer. Le repas était presque prêt. Ils avaient très faim, le déjeuner avait été frugal. Obnubilés par le dîner, le nez collé au feu et les jambes rongées par la fatigue, il leur échappa que la voûte céleste s’était déployée et brillait de mille feux. C’était un ragoût avec de la semoule très épicé et c’était délicieux. Alors enfin repus, leurs yeux se mirent à fouiller l’espace et ils furent raptés par la beauté et l’immensité du ciel. Soudain tous se turent, le ciel s’imposa. Ils eurent l’impression d’être noyés dans le ciel et que la terre ne comptait plus, qu’il ne restait que le ciel. Il s’allongea et les autres l’imitèrent. Ils se laissèrent absorbés par cette étendu stellaire sans limite. Ils étaient le ciel. Ils étaient les étoiles.

Ce contenu a été publié dans Atelier Petits papiers. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.