Un espace clos et tendre

Un espace clos et tendre. Un espace où il fait bon vivre. Un espace qui n’appartient qu’à soi. Cette petite bulle dans laquelle on oublie le monde extérieur. Il n’existe plus que soi. Il peut être endroit, moment, souvenir, habitude. Mais toujours, on souffle. On se ressource. Retranché derrière les murs bâtis avec soin. On peut reprendre des forces pour retourner affronter le monde. Dans cet espace qui n’a ni temps, ni lieu. Où seul existe son propre souffle.

C’est à cet endroit que je me tiens. Pour moi, c’est le cadre du salon ou de la terrasse. Ces lieux familiers qui deviennent confortables et sécurisant. Seule, toujours seule. Écrivant une tasse à la main. Observant le chat sautant à travers les herbes hautes. Photographiant la moindre fleur du jardin. Dansant à en perdre le souffle. Simples instants qui ne signifient finalement pas grand-chose. Et pourtant infiniment indispensables au bon équilibre de ma vie. Pour me retrouver. Oublier que le monde et les gens existent. Faire remonter la jauge sociale. Ce petit indicateur qui nous montre jusqu’où on peut aller. Jusqu’à quel point on peut tolérer la présence des autres. Quels efforts on est capable de faire pour interagir avec eux. Tout le monde ne connait pas cette petite jauge. Ou du moins n’en est pas conscient. Pour moi, elle est toujours dans un coin de ma tête. Au quotidien, elle s’efface un peu. Je n’en ai pas besoin. Les mêmes lieux, les mêmes personnes, les mêmes actions. Pas d’effort nécessaire. Néanmoins, certaines situations nécessitent qu’elle soit présente à chaque instant. La foule de visages inconnus. Vais-je leur parler ? Ou est-ce que je reste coller au mur ?

Se fondre dans les murs, j’y ai beaucoup joué étant adolescente. J’aurais parfois aimé qu’ils m’engloutissent. Disparaitre complètement de ces lieux qui ne m’apportaient qu’angoisses. Je finissais souvent assise le dos au mur, observant la scène devant moi. Comme si je n’existais pas vraiment dans cet espace-temps. Comme si je me tenais au seuil du monde. Je n’ai jamais été complètement associable, mais jamais vraiment sociable non plus. Un pied dans chaque et le cul entre deux chaises. Il m’a fallu longtemps pour comprendre que je devais simplement écouter cette petite jauge dans ma tête. Sortir, voir des gens quand je le voulais et le pouvais. M’enfermer chez moi quand le monde devenait trop pour y vivre. Malgré tout, je ne sais toujours pas ce qui est de trop. Les gens, le bruit, la joie. Mais je n’ai pas à comprendre pour savoir.

Savoir qu’aujourd’hui, la question n’est pas seulement de raser les murs ou de ne pas parler aux gens. Non aujourd’hui, il est question de ne pas appartenir au monde. Le baromètre social à exploser et les quelques miettes d’interactions possibles gisent à mes pieds. Je les étudie, les évalue. Suis-je capable de sortir me balader ? Suis-je capable d’appeler ma mère ? Suis-je capable d’accueillir ma compagne avec le sourire ? Je sais que je n’ai qu’une seule cartouche, alors je privilégie celle avec laquelle je vis au quotidien. Aujourd’hui, je ne sais pas ce que je ferais, mais ce sera seule. Seule pour se repose de cette fatigue sociale qui m’assaille depuis quelques temps. Elle finit toujours par me faire faire des choses que je regrette ou par me mettre à terre. Terrassée par le poids des doutes, des angoisses, des pensées qui tournent. Alors je m’octroie une journée rien qu’à moi avant que cela n’arrive. J’ai appris à reconnaitre les signes avant d’exploser. Avant de devoir m’expliques aux autres, à ceux qui ne comprennent pas. Je remonte le niveau de la jauge petit à petit. Je retrouve mon souffle et mon sourire au détour d’une pensée. Mes épaules se détendent en regardant au dehors. Ce monde si loin et si proche. Mes pensées s’apaisent et s’ordonnent au gré des mots sur la feuille.

A la fin de la journée, je sais que c’est exactement ce dont j’avais besoin. Une parenthèse dans la vie qui s’écoule. S’arrêter sur le bord et l’observer continuer sans moi. Ne serait-ce que pour un instant. Je sais que quand j’entendrais la clé dans la serrure, je serais capable de la faire entrer dans ma bulle. Peu de gens sont autorisés à la frôler, alors y entrer. Je crois bien qu’il n’y a qu’elle. Peut-être parce que c’est la seule à comprendre vraiment. La seule à savoir le poids de ces interactions sociales, de la fatigue qui s’en suit. A ne pas se plaindre de ce besoin de solitude. Elle sait tout simplement parce qu’elle est pareil. Ce ne sont pas les mêmes choses qui fatiguent, pas les mêmes besoins pour aller mieux. Et pourtant, c’est le même mécanisme. La difficulté d’aller vers les autres. Ceux qu’on ne connait pas, en qui on n’a pas confiance. Le besoin d’être seule. L’envie d’envoyer valser le monde au fin fond de la galaxie. Alors, je la laisse approcher. Confiante aussi que si je ne veux pas, elle comprendra. Que je n’aurais pas à entendre de remontrances. Que je n’aurais pas à me justifier.

Parce qu’il est épuisant d’essayer d’expliquer à ceux qui fonctionne autrement. Expliquer que cela n’a rien à voir avec eux. Que ce n’est pas pour les blesser. Qu’on peut les aimer et ne pas vouloir les voir. Rien que de penser à ces disputes, mon esprit se vrille et mon corps se tend. Je m’en suis souvent voulu d’être ainsi. De ne pas savoir les satisfaire. De ne pas être là pour eux. Mais je savais qu’il valait mieux que je prenne du temps pour moi, plutôt que d’être irritable avec eux. Parce que j’aurais aussi entendu des reproches et que je n’aurais pas été mieux. Pendant longtemps, j’ai joué à ce jeu. Essayant d’atténuer mes besoins pour ne pas les froisser. Jouir des quelques instants de solitude quand je pouvais et me forcer à être avec eux. Jusqu’à ce que je ne puisse plus. Jusqu’à ce que je m’enferme chez moi, parfois pendant une semaine. Jusqu’à ce que je comprenne qu’il fallait que j’écoute mes besoins pour être épanouie. Qu’il fallait que je sois épanouie pour être à 100% avec les gens que j’avais choisis. Et que ceux à qui cela ne plaisait pas pouvaient passer leurs chemins. Mais c’est un apprentissage lent et douloureux. Un apprentissage lors duquel on perd beaucoup. Un apprentissage lors duquel on gagne encore plus.

Pendant ces périodes, j’ai beaucoup fouillé en moi. Peut-être trop. Parfois, j’aimerais ne pas analyser mes sentiments, mes pensées. Ne pas ressentir chaque émotion. Traverser la vie sans m’arrêter sur chaque caillou du chemin. J’irais beaucoup plus vite et cela serait moins pénible. Parce qu’à force les cailloux alourdissent les poches et font courber le dos. Et souvent, il me faut s’asseoir pour prendre le temps de les vider. Dans ces instants, il faut savoir mettre de côté les cailloux pointus qui entaillent la membrane fine de la bulle. Celle où on se sent bien. Celle des instants paisibles. Celle du refuge. Ce sont ces cailloux que j’ai souvent gardé. Trop souvent. Et alors l’espace clos et tendre se transforme. Il reste clos mais perd sa tendresse. Ce qu’il avait de lumière s’assombrit. Et il devient cette prison de laquelle on ne peut s’échapper.

Ne rien dire, ne rien faire, n’a jamais fonctionné. On ne peut pas attendre que l’orage passe et que la porte s’ouvre à nouveau. Il faut courir après les nuages pour les faire éclater. Éviter les éclairs pour ne pas se retrouver paralysé. Et fouiller chaque centimètre carré de cette prison pour en trouver la sortie. J’ai fini par apprendre que connaitre le nom des nuages aide à les amadouer. En leur murmurant à l’oreille qu’ils ne comptent pas, ils s’évaporent. Connaitre le son des éclairs permet de les voir arriver. En faisant un pas de côté tout en les regardant dans les yeux, ils perdent leur couleur et leur mordant. Et quand il n’y a plus de nuages et d’éclairs, il n’y a plus qu’à lever les yeux pour trouver la porte. Il n’y a plus qu’à faire le ménage et redécorer pour se sentir à nouveau à son aise dans la bulle. Pourtant je sais que connaitre le nom des cailloux, des nuages et des éclairs ne les empêchera pas de revenir. Cela permettra juste de les faire partir plus vite. Avant qu’ils ne s’installent.

Je me dis parfois que maintenant que j’ai œuvré et fouillé dans la partie la plus sombre de mon esprit, je pourrais apprendre à connaitre l’autre. Celle qui fait briller le soleil plutôt que les éclairs. Celle qui dessine une porte au lieu de la verrouiller. Je me dis que ces instants dans ma bulle, ces instants bien au chaud à l’abri du monde, pourraient servir à autre chose que rebâtir ce que les angoisses ont détruit. Qu’au lieu de construire les murs les plus hauts et les plus solides pour garder les idées noires à l’extérieur, je pourrais ouvrir des fenêtres pour laisser entrer la lumière. Apprendre à ne pas simplement regardé le sol mais à lever les yeux vers le ciel. Vers le monde. Je ne sais pas si c’est possible d’avoir plus de soleil que de nuages. Peut-être que ma tête est faite pour la grisaille.

C’est ce que j’ai longtemps pensé. Qu’il n’y avait que l’obscurité et ces quelques instants où la lumière perçait. Maintenant, je pense surtout que ma vie est un entre-deux. Je vis à la lisière du soleil et des nuages. Dans ces instants après la pluie, où le soleil illumine les gouttes qui parsème le monde. Où l’odeur humide envahit l’espace. Où on sait que le beau temps revient. Ou alors dans ces instants juste avant l’orage, où le ciel s’assombrit et l’air s’alourdit. Où l’humidité poisseuse nous colle à la peau. Où l’on sait que la pluie viendra tout engloutir. Parfois l’un prend le dessus sur l’autre et puis tout bascule. Il y a des moments noirs et des moments de pure joie. Mais il y a surtout cet entre-deux qui flotte. Dans lequel je me complais.

Il est facile, il suit son cours sans se poser de question. Il existe tout simplement. Il est bon parfois de simplement exister. J’aime ce sentiment. Être un petit rouage de cette machine qu’est la vie. Tourner ni trop vite, ni trop lentement. Se laisser glisser continuellement sans question. Je rêve d’une vie sans question. S’il n’y a pas de question, il n’y a pas besoin de se torturer pour y répondre. Mais sans question, pas de réponse. Et peut-on comprendre quelque chose sans répondre aux questions qui le sous-tendent ? Je sais que c’est pour cela que ma vie se compose de questions. Que sans cesse je cherche les réponses. Parce que je veux comprendre. Cela commence petit. Une question, une réponse. Mais une question en entraine toujours une autre et plus jamais l’esprit ne s’arrête. Il tourne encore et encore. Jusqu’à en avoir le vertige. Jusqu’à ne plus voir que cela. Jusqu’à oublier le monde au dehors qui continue sans nous. Je ne sais pas pourquoi je dois tous comprendre mais c’est le cas. J’apprends à arrêter les questions, mais elles démarrent toujours.

Aujourd’hui, j’ai réussi à juste profiter de ma journée en solitaire.  Pas de question et pas d’idées noires. Cela me fait sourire. Peut-être que le chemin qui continue devant sera moins pénible que celui derrière. Je ne sais pas. Au-devant, je ne vois pas où je vais, ni pour combien de temps. Je sais juste que les derniers mètres ont été plus faciles. Je sais qu’en me retournant je verrais moins de petits tas de cailloux sur le bord et plus de fleurs semées. Je sais qu’il y a plus de soleil et moins de nuages. Je sais qu’il y a encore beaucoup à venir. Et que je ne serais pas seule. Pas toujours en tout cas.

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