Un Pied dans l’eau

Elle se tenait au bord de l’eau, tranquillement, fixement. C’est à peine si elle osait glisser son pied vers la rive où le liquide lui lécherait les talons. Des cris d’oiseaux jaillissaient quelques fois, la faisant tout juste sursauter. La brise caressait ses mollets nus et faisait tournoyer les boucles de ses cheveux. Sa bouche et ses yeux en étaient ainsi recouverts.

Elle se repassait la scène. Elle revoyait clairement les deux ombres à la fenêtre, le réverbère clignotant et les phares blafards du véhicule qui remontait la rue. En longeant l’allée, elle avait surpris leur conversation. Une voix d’homme, acre, trouble, déformée par la rage. Et la femme, confuse, apeurée. Elle n’avait pas bien compris et s’était rapprochée doucement de la fenêtre au cas où sa présence n’aurait pas été désirée à l’intérieur. C’est vrai qu’elle n’était pas sensée rentrer si tôt.

A ce moment, un bruit sourd. Des coups, une trace de sang sur la vitre puis, le silence… Des pas précipités, quelqu’un qui s’affaire. Éperdue, elle s’était momentanément laissée glisser sur les dalles en prenant son visage entre ses mains et pleurant à chaudes larmes. Encore un de ces gigolos malhonnête rencontré au bar…

Reprenant un tant soit peu ses esprits à l’idée de sa mère affalée sur le sol, elle avait rampé jusqu’à la porte de derrière cherchant quelque chose à faire. L’homme se dirigeait alors vers le jardin, sa charge sur l’épaule. Elle avait disparu juste à temps. La pénombre lui avait permis de filer en catimini malgré le choc ressenti. Elle s’était précipité haletante vers le poste de police pour tout raconter. La nuit la plus horrible de sa vie.

Aujourd’hui, elle se remémorait avec beaucoup de difficulté ce passé douloureux qu’elle n’arrivait pas à faire taire. Elle se sentait désespérément seule. Le cœur en bandoulière, elle arpentait la campagne pour se changer les idées.

Cela faisait huit ans. Le temps n’avait rien effacé du spectacle douloureux auquel elle avait assisté à son retour de l’école. Elle avait quatorze ans.

La vie continuait. La vie devait continuer. Elle avait bon espoir de pouvoir un jour faire surface. Pour l’heure, elle allait simplement oser glisser son pied dans l’eau.

A propos Elise V

Auteur et artiste visuel née en 1990. Vit et travaille en région parisienne. Participe aux ateliers sous les toits depuis janvier 2018. Publications dans les revues An Amzer Poésie, Bloganozart, Fantasy Art & studies et dans les recueils collectifs A-Marée et Encuentro chez Bloganozart Editions. Parution en 2015 de Jacques Cauda, in Cauda venenum aux éditions Jacques Flament, biographie du peintre et écrivain Jacques Cauda, en co-écriture.
Ce contenu a été publié dans Atelier Buissonnier, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.