Mise en bière

Elle avança droit devant elle, tourna le dos à tous. Elle souleva à peine son coude puis sa main et pianota l’air chaud de ses doigts pour saluer.
Ils avaient déjà tous replongé leur regard et leur nez vers leur pinte qui suait, des traînées de gouttes striaient les chopes. Ils avaient chaud, ils avaient soif. La bière était fraîche et désaltérante. La bière était blonde comme celle qui leur tournait désormais le dos.
Sur son dos perlaient des gouttes de sueur. Elle avait relevé ses cheveux pour qu’ils ne lui collent pas sur la nuque. Comme ils ne la voyaient plus, elle avait laissé couler le trop plein de larmes qu’elle retenait depuis le matin.
Le feu était vert, elle attendait qu’il passe au rouge pour pouvoir traverser et quitter cet endroit où ils s’étaient retrouvés après l’enterrement. La circulation était dense, il lui était impossible de passer. Elle insista sur le bouton pour faire venir le bonhomme vert quand elle entendit quelqu’un l’appeler au loin.
– Attends, reviens, ne pars pas.
Elle avait reconnu la voix mais ne se retourna pas. Elle fit comme si on ne s’adressait pas à elle. Elle rappuya sur le bouton, nerveusement. Toujours pas de bonhomme vert, impossible de mettre un pas devant l’autre.
Elle sentit sa main se poser sur son épaule et entendit un souffle dans son oreille.
– Attends, s’il te plaît, ne pars pas.
Elle tenta de sécher ses larmes discrètement mais échoua lamentablement. La main lui tendit un mouchoir.
– Tiens, ne pleure pas, ne pleure plus.
Elle n’osa pas le regarder. Son mascara avait sûrement coulé entre la chaleur et la tristesse. Il la prit par les épaules pour la faire tourner. Il la regarda bien en face. Ses yeux aussi étaient bien humides. Ils brillaient. Mais un homme ne pleure pas. Un homme ne perd pas la face, un homme cache ce qui lui fait mal, un homme évite de parler de ce qui lui tient à cœur. On lui avait beaucoup dit ça en grandissant. Mais là, face à elle, face à son regard perdu dans les larmes, il éclata en sanglots. La voix cassée, il lui dit :
– Ne pars pas, pas maintenant.
Elle fouilla dans son sac pour sortir un mouchoir et lui tendit. Les autres étaient toujours assis au pub, le nez dans leur bière, exclus de cet échange, chacun plongé dans son incompréhension et sa tristesse.
Le bonhomme passa au vert. Une voix, ponctuée de sonneries comme des battements de cœur, indiquait aux malvoyants qu’ils pouvaient traverser.
Dans un dernier regard, ils se mirent d’accord, se prirent par la main, traversèrent la rue. Ils avancèrent droit devant eux en tournant le dos à tous.

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