Soulage broyait-il du noir?

« Soulage de sa vie ne fît que du noir. Pour autant a t’il broyé du noir ? »

Pourquoi me poses-tu cette question ? Je n’en ai pas la moindre idée ? Et puis tu sais, moi cette expo elle m’a foutu une sacrée pêche !

Je n’avais pas trop envie d’y aller car comme toi j’imaginais prendre un bon coup de déprime en découvrant ses tableaux. Je pensais préférer passer l’après-midi en canoé avec nos amis.

Je savais qu’il avait focalisé sa peinture sur le noir. Son noir n’a rien à voir avec la tristesse ou le mal de vivre à mon avis. D’abord il n’y a pas un noir mais des multitudes de noirs qui se répondent, s’opposent ou se marient pour dégager une sensation de nouveauté et de vitalité.

Je ne sais pas comment te dire mais j’ai l’impression que ses noirs m’invitent à rentrer dans les toiles non pas comme une force obscure et malfaisante mais comme un espace de resourcement et de sérénité. Nous sommes sans cesse exposés à des sons, des couleurs vives et aux autres. Ses tableaux m’apaisent, me reposent et m’inspirent. Face à cette uniformité et cette profondeur, ma solitude retrouvée m’allège de tous les questionnements qui me passent continuellement par la tête. Tout s’envole, tout disparaît et je retrouve ma quiétude intérieure.

Tu vois, j’aurais pu rester là assise pendant des heures, en ignorant la foule autour de nous. Ce noir m’avale avec bienveillance.

C’est comme une nuit sans lune à la fois opaque et transparente. On la traverse tous nos sens affutés avec une conscience aiguë des obstacles qui se présentent, comme une déclivité sur le terrain ou une branche d’arbre qui se dresse devant nous.

Je me souviens de nuits dans le désert où malgré l’absence de lune, je percevais les courbes des dunes ou les renflements de taillis, épineux agressifs le jour mais dont la présence rassurait dans cette obscurité. Dans ces nuits vibrantes, je me sentais moi plus que jamais à la fois recentrée et totalement consciente de l’éther qui m’enveloppait.

Alors tu comprends j’espère, pourquoi d’après moi Soulage n’a jamais broyé du noir si ce n’est les pigments qu’il utilisait pour sa peinture. Cet homme devait sentir la vie par tous les pores de son corps comme moi quand j’entre dans ses tableaux.

Ce contenu a été publié dans Atelier Papillon. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.