Turbulences

Il avait pris l’avion ce matin à 10 heures. Il avait dû être à l’aéroport à 6 h. Lever à 4 h du mat’. Taxi à 5 h. Il était arrivé trop tôt, il le savait. Il avait senti que quelque chose n’allait pas bien se passer. Il n’avait pas réussi à fermer l’œil de la nuit. La peur de ne pas se réveiller. La peur de rater l’avion. La peur de l’avion tout court.
C’était pourtant un homme brillant et raisonné. Il savait que l’avion était le moyen de transport le plus sûr. Il savait aussi que l’homme n’était pas équipé physiquement à se déplacer dans les airs.
Il avait attendu longuement dans le hall de l’aéroport. Il s’était installé sur un siège dur, d’un confort douteux. Son bagage était coincé entre ses genoux et son regard balayait l’immense salle des départs.
Il respirait profondément, consciemment pour ne pas oublier de le faire. Il clignait à peine des yeux. Il croisa le regard d’une femme tout de blanc vêtue, le teint légèrement hâlé. Elle revenait sûrement de vacances. Lui n’était pas parti et ne partirait pas avant quelques mois. Il devait prendre l’avion pour se rendre à un colloque.
Il n’aimait ni l’avion, ni les colloques. Personne n’avait grand-chose à se dire d’intéressant dans les colloques. On y allait juste pour se voir, se faire voir et surtout pour boire. Le colloque aurait lieu au Chien Rouge, un bar très branché. Il n’aimait pas cet endroit non plus. Il aurait préféré rester dans son laboratoire.
Le haut-parleur annonça l’embarquement de son vol. Il s’approcha nerveusement, tendit son billet, son passeport.
– Bon voyage, Monsieur, entendit-il.
Il se faufila à sa place, glissa son bagage dans le compartiment au-dessus de sa tête, s’assit, attacha sa ceinture et ferma les yeux. Il se concentra à nouveau pour ne pas oublier de respirer.
L’hôtesse de l’air fit son petit speech sur le gilet de sauvetage, le masque à oxygène et les sorties de secours. Il n’aimait vraiment pas prendre l’avion.
L’avion décolla. Le commandant de bord annonça qu’ils arriveraient à temps à destination malgré un ciel asphyxié.
Il respira à nouveau, jeta un regard inquiet par le hublot. Il vit la montagne dans le ciel, un grand nuage, une étoile puis plus rien. Il ne sentit pas les turbulences, les trous d’air. Le somnifère avait fait effet. Il se réveilla avec la voix du capitaine qui annonçait la descente.
Le train d’atterrissage cogna le bitume et tous les passagers applaudirent. Leurs visages blêmes reprenaient des couleurs.
Il se leva, ouvrit le compartiment pour récupérer son bagage, souhaita une bonne journée au personnel de bord.
Le jour se levait à peine. Avantage du décalage horaire. Il faisait une chaleur d’enfer.
Il monta dans un taxi pour se rendre à son hôtel. Il était arrivé sain et sauf. Il regardait par la fenêtre, le défilé des voitures, un homme qui passe. Il vit la femme tout de blanc vêtue. Comment pouvait-elle être là ? Son regard éberlué rencontra son sourire charmeur. Le taxi s’arrêta.
– Vous êtes arrivé, Monsieur.
Il tendit un billet pour payer sa course, lui dit de garder la monnaie.
Le soleil l’éblouit en sortant mais pas autant que le sourire de la femme en blanc.

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