Sur le trajet

Son thermos à la main, elle claque le portail et s’engage dans la rue. Elle serre son écharpe un peu plus autour de son cou. Le soleil point à l’horizon mais l’air est encore frais. Elle respire à fond et sourit. Peu sont debout et dehors à cette heure, mais c’est le moment qu’elle préfère. Et en cette saison, il commence à faire jour quand elle sort. Les oiseaux ajoutent leur douce mélodie au silence du matin. Le temps est un peu suspendu dans les rues vides. Elle s’engage ensuite dans le chemin de gravillons qui traverse le quartier. Il permet d’éviter les grandes artères. Elle veut juste prolonger un peu cette solitude qu’elle aime tant. Pour une fois elle ne s’est pas coiffée de son casque et elle entend le craquement des cailloux sous ses pieds. Elle regarde sa montre. 6h45. Elle est partie bien plus tôt que ce qu’elle pensait. Avec un petit sourire en coin, elle s’arrête alors et ouvre son thermos. Elle se tient au milieu du chemin, les mains autour du thermos, le visage juste au-dessus et les yeux fermés. Comme si elle pouvait stopper le temps pour en profiter un peu plus. Comme si e monde alentour disparaissait. Perdue dans ses pensées, elle laisse sa conscience vagabonder en attendant l’instant qu’elle sait imminent. Celui où le monde reprend ses droits. Un klaxon brise alors son moment, elle referme le thermos et repart vers le métro. Le corps rafraichi par le vent, elle continue sa route avec plus de vigueur. Comme si cette courte pause avait rechargé toutes ses batteries.

Elle quitte ensuite le petit chemin et s’engage dans la grande rue vers la bouche de métro. Elle descend les marches 2 à 2 en faisant tourner son pass entre ses doigts. Elle sait que si elle veut rester un peu plus longtemps dans son monde, c’est le moment de sortir son casque. Elle se sent bien aujourd’hui. Heureuse, en forme, prête pour un autre jour. Le bip la sort de sa bibliothèque musicale et elle pousse le portillon. Elle range son pass et sort son casque puis son téléphone. Une petite mélodie résonne pour lui dire que les deux se sont connectés. Elle ouvre son application de musique et se balade. Elle aime choisir avec soin ce qu’elle va écouter. Pour elle, il y a une musique pour chaque moment, chaque humeur. Ce matin, elle veut quelque chose qui bouge, qui l’entraine. Le métro arrive au loin, et elle n’arrive toujours pas à se décider. Le métro ralentit et les pistes défilent. Il s’arrête devant elle et une main se tend vers le bouton vert. Et si ne pas choisir était le meilleur choix. Elle prend la playlist adéquate et appuie sur aléatoire. Au moment où son corps passe la porte, les premières notes d’Apocalyptica se font entendre. Le bon choix.

Elle s’assoit et regarde par la fenêtre. Il n’y a rien à voir que les parois du tunnel et pourtant elle aime cette monotonie. Elle regarde défiler les stations et laisse ses pensées s’ébrouer. Elle lâche la bride. D’extérieur, rien ne se passe. Le regard un peu vide, les mains sur les genoux. Et pourtant, à l’intérieur, tout est plein de vie. La petite personne qui vit dans sa tête saute, tourne, danse. Les notes de musique s’enchainent et courent. Les pensées s’emmêlent et se démêlent. Elle aime ces instants de complet désordre, où elle n’essaye rien. Elle regarde juste passer le temps. Et il est déjà temps de quitter ce mode. Opéra s’accroche au mur et il faut changer de transport.

Elle se lève et se positionne derrière les gens qui comme elle descendent. Puis une fois sur le quai, elle se dirige vers l’escalier. Elle laisse ses pas la guider et son cerveau se concentre sur la musique. Un coup d’œil à sa montre lui indique qu’elle n’aura surement pas celui de 7h30 et en même temps elle entend les premières notes de Run. Mais non, elle n’est pas pressée. Elle descend, monte puis redescend. Les escaliers s’enchainent jusqu’au tapis roulant. Elle zigzague entre les gens. Elle n’est pas pressée mais elle n’aime pas couper son rythme. Elle sort son pass à nouveau. Un autre type de transport, un autre bip. Elle descend un nouvel escalier en jetant un coup d’œil au tableau d’affichage. Saint-Germain-en-Laye, 7h30, Train à quai. Elle pourrait encore l’avoir en pressant le pas. Ses yeux scannent le reste du tableau. Vesinet Le Pecq, 7h40. Celui-ci sera très bien aussi. Elle s’engage dans l’escalator. Une fois en bas, au tournant, elle aperçoit le RER toujours à quai. Elle pourrait courir et monter dans celui-là. Si elle court tout droit, elle pourrait être dedans et sentir les portes se fermer dans son dos. Mais non. Elle marche parallèle au bord du quai et entend le signal sonore.

Certains pourraient considérer qu’elle va perdre 10 minutes, mais pas elle. Elle arrivera quand même à l’heure avec le prochain et c’est ce qui compte. Et elle aura le temps de remonter le quai pour se positionner sous le deuxième panneau d’affichage. Oui, car comme toute bonne Parisienne, elle a appris où se placer pour être juste en face de la sortie. Le troisième wagon en partant de la queue et la porte du milieu. Elle se place en retrait proche du panneau publicitaire. Une pub pour Saint-Gervais. Elle aimait bien aller à la montagne l’hiver. Mais c’était avant tous ses problèmes de genoux. Maintenant, elle a juste la hantise de se faire mal. Elle observe les gens passer en attendant le RER. Elle aime la variété des gens le matin. Ceux en costume qui ont un but et qui y vont à pas pressés. Ceux en jogging à peine réveillés. Ceux qui rêvent. Ceux qui lisent. Ceux qui comme elle observent. Elle aime par-dessus tout le contraste des femmes en tailleur, bien habillées, le chignon au sommet de la tête, l’attaché-case sous le bras et les baskets au pied. Elle ne sait pas pourquoi mais cela la fait toujours sourire. Le bruit du RER qui approche la tire de ses rêveries. Elle lève les yeux. Cergy-le-Haut. Ce n’est pas le sien. Elle ne bouge pas, mais sort son portable. Pas de message. Elle passe en revue les jeux qui s’y trouvent, puis les PDF qu’elle pourrait lire. Non, se dit-elle en secouant la tête, rien ne m’inspire. Elle ferme son portable et le range. Son esprit repart en quête d’un moyen pour passer le temps en attendant le prochain RER.

Et finalement trouver de quoi passer le temps fait passer le temps. Le RER apparait au bout du quai. Elle s’approche du bord et attend l’arrêt du train. Elle fait un pas de côté pour ne pas se placer au milieu de la porte. Elle regarde les gens sortir puis s’engouffre à son tour. Et là, elle a plusieurs choix : rester entre les deux portes, monter ou descendre. C’est toujours le même choix et pourtant toujours un peu différent. Selon l’horaire ou le monde, le choix se restreint plus ou moins. Mais si cela ne tient qu’à elle, elle monte ou descend. Rester entre les deux portes est le pire choix. Soit il est plus facile de sortir mais aussi de se faire écraser contre la paroi ou entre les gens. Et surtout de se faire grogner dessus par tous les gens qui veulent sortir. Ce matin, il n’y a pas beaucoup de monde et tous les choix sont ouverts. Elle prend le plus proche et descend. Il y a tellement peu de monde, qu’il reste maintenant le choix de la place. Là, il y a plus de paramètres à prendre en compte. Dans le sens de la marche ou non. Dans le face à face ou le carré. Proche de la fenêtre ou non. Si elle a le choix, c’est toujours dans le sens de la marche et proche de la fenêtre. Mais la place qu’elle aime le moins, c’est contre la paroi. En effet, c’est froid et cela offre moins de place que la fenêtre. Ou serait-ce plutôt la place du milieu sur la rangée de trois ? Elle sort de ses pensées et s’assoit à sa place préférée. Elle se colle contre la vitre et se dit qu’il y a bien qu’elle pour disserter sur la meilleure place assise dans le RER. Les portes se ferment et le train démarre.

Cette fois-ci, elle ferme les yeux et se laisse envelopper par la voix de Sharon. Elle n’a jamais eu peur de s’endormir dans les transports ou de mal à le faire si on y pense. Elle sait qu’elle se réveillera à temps. Elle a finalement plus de chance de rater sa station en lisant ou en regardant un film. Les stations passent sans qu’elle s’en rende compte. Puis, c’est le changement de luminosité qui la sort de sa torpeur. Elle ouvre les yeux et voit le RER sortir du tunnel. Plus que 3 stations avant de descendre. Devant les portes, les jeunes s’amassent avant de sortir. Nanterre Université. Elle se souvient de ses années étudiantes avec un sourire, puis de cette étudiante qui l’avait appelé Madame sur le trajet de la piscine la semaine passée avec un pincement au cœur. Elle se reprit car finalement elle ne s’était jamais vraiment senti jeune et avait toujours aimé être entourée de gens plus âgés. Et puis, elle aime bien plus sa vie d’aujourd’hui que ses années d’études. Rueil-Malmaison se fait entendre dans les haut-parleurs. Elle se lève et se dirige vers la porte.

Quand elle sort, elle se rend compte que l’air est encore un peu frais même si le soleil vient réchauffer sa peau. Elle s’agglutine avec les gens près de l’escalier trop petit pour la masse qui va et vient tous les jours. Elle les descend et tourne à nouveau son pass dans sa main. La dernière fois jusqu’à ce soir. Un dernier bip, un dernier portillon et le système de transport parisien la recrache dans le monde. Elle attrape le 20minutes au passage et prend la rue à gauche. Elle ne le lit pas ce journal, enfin juste l’horoscope avec ses collègues pour rire. Non, elle le prend pour les mots fléchés. Il y en a un petit tas dans un coin de son bureau. Les trop durs qu’elle ne veut pas abandonner. Elle traverse et suit la rue. Elle observe l’avancement des travaux comme tous les jours puis longe les bâtiments. Elle zieute par les fenêtres. Elle a toujours été un peu commère. C’est son petit plaisir coupable du matin. Voir qui est arrivé, ce qui a changé. Elle regarde sa montre. 7h58. C’est bon, elle pourra rentre, se dit-elle en sortant son badge. Pour une raison obscure, le sien ne permet pas d’ouvrir les portes avant 8h. Et il y en a des portes. La première qui donne sur la rue. Elle entend le petit clic et voit la lumière verte. Puis elle entre dans le sas avec les boites aux lettres et l’escalier pour le sous-sol. La deuxième porte. Même clic et lumière verte. Ensuite, elle prend l’escalier. Là pas besoin du badge. Elle prend toujours l’escalier. Elle considère que pour un étage l’ascenseur c’est un peu exagéré. Elle entre dans la partie centrale de l’étage avec les ascenseurs et la machine à café. Ses pas s’adoucissent sur la moquette. Il reste la dernière porte, celle à gauche, pour rentrer dans son aile. Dernier clic et lumière verte. La lumière du couloir s’allume. Elle observe les portes des bureaux. Aucune lumière. Elle sera encore un peu seule. Encore un moment pour profiter et lancer la journée.

Ce contenu a été publié dans Atelier Petits papiers. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.