L’ASTROLOGUE DE LA RUE DE LA LUNE

Connaissez-vous l’histoire de la rue de la lune ? Il y avait là autrefois, il y a longtemps, un astrologue réputé… C’était un astrologue original, et particulièrement convaincant : non seulement, il lisait le thème astral des clients qui le consultaient….mais il leur vendait aussi une opération d’influence du parcours  des astres, ayant pour effet de modifier la destinée du consultant.

Il prétendait procéder par effet inverse, croissant, à l’inverse des effets habituels régissant les astres qui agissent du plus gros au plus petit. Normalement les grosses étoiles attirent les plus petites, qui attirent leurs planètes, qui attirent leurs lunes, qui provoquent les marées et aussi la force de Coriolis, celle qui fait que le tourbillon dans la baignoire tourne toujours dans le même sens (du moins dans le même hémisphère, dans l’hémisphère sud, c’est le sens inverse de celui de l’hémisphère nord).

Donc voilà comment procédait notre astrologue : grâce à un petit moteur et une hélice, il inversait le sens de rotation du tourbillon dans une baignoire qui se vidait, et ce à un moment précis du temps, moment savamment calculé suite à de longs calculs astrologiques, qui pouvait donner lieu à des rendez-vous à toute heure du jour ou de la nuit pour cette séance exceptionnelle.

Et il expliquait qu’ainsi, il influençait de façon homéopathique mais certaine, le rythme des marées et donc la trajectoire de la lune, et donc la trajectoire du soleil, et donc la trajectoire de notre galaxie. Et que ce petit élan infinitésimal (mais donné juste au moment judicieux) avait des effets initialement réduits mais qui grandissaient au fil des années, au point de finir par représenter une variation significative, voire même considérable, de la destinée astrologique du client, dans le sens bien sûr demandé par celui-ci…

Bien sûr, l’organisation et l’exécution de cette séance constituaient une prestation hors de prix. En prix rectifié de l’inflation, cela représenterait aujourd’hui facilement 25 ou 30 000 euros. Mais qui ne voudrait améliorer sa destinée ? Et l’astrologue était si bon vendeur, que son « laboratoire » ne désemplissait pas. Un succès colossal.

Il se heurta bien sûr à quelques difficultés. Il survécut d’abord à beaucoup de choses : des descentes de police (qu’il savait acheter), des dénonciations diverses et variées, pour charlatanisme et aussi pour atteinte aux bonnes mœurs (sans doute pour renforcer son emprise sur ses adeptes, il leur demandait de se placer nu dans la baignoire, au motif de favoriser la diffusion maximale des ondes électromagnétiques inverses…). Non seulement il se payait les meilleurs avocats, mais il était si bon vendeur qu’il finissait toujours par obtenir le bénéfice du doute.

Il fit fortune très vite, mais fut trop gourmand…Il aurait dû tout arrêter et partir loin au bout de cinq ou six ans. A ce moment là, il pouvait encore expliquer aux premiers clients déçus que l’effet était encore trop faible pour être perçu, qu’il fallait encore un peu de temps, qu’il fallait attendre. Et les clients crédules, encore vaguement craintifs devant ses supposés pouvoirs, n’osait pas le contester plus longtemps.

Mais au bout d’une dizaine d’années, il n’avait toujours pas décroché. Il avait acheté un château en Sologne, et s’y était pris au jeu d’une passion coûteuse, dévorante même,  et jamais complètement assouvie : la collection de toiles de maîtres. Donc, au bout d’une dizaine d’années, certains clients, plus malmenés par la vie que les autres, revinrent, et leurs yeux finirent par se dessiller. Ils virent clairement le charlatan derrière l’astrologue, et le rudoyèrent quelques peu. Il s’arrangea encore quelques temps. Parmi les plus vindicatifs, tantôt il en remboursait quelques uns en échange d’un renoncement définitif à de quelconques réclamations. Tantôt, il les faisait reconduire par des gros bras menaçants tenant des discours pleins de sous-entendus.

Mais un jour, deux contestataires, atteints tous les deux d’une maladie incurable et sachant leur fin prochaine, se rencontrèrent par hasard devant sa porte, et se « trouvèrent », comme compagnons d’infortune et victimes. Ils n’avaient plus rien à faire, ni de gagner de l’argent qu’ils n’auraient plus ni le goût ni le temps de dépenser ; ni de recevoir des coups des gardes du corps, qui s’enfuirent à la première bagarre, simple mercenaires peu disposés à souffrir pour un maigre salaire. Ces deux irréductibles accédèrent donc à l’astrologue, et purent assouvir leur colère.

Ils le noyèrent dans la baignoire « interastrale », et écrivirent avec son sang sur le mur d’à côté l’épitaphe suivante : « il voulait soulever la lune, il a juste bouché la bonde ».

Ce contenu a été publié dans Atelier au Long cours. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.