L’homme et son chien

C’est à l’ombre du vieil orme qu’il s’arrête à mi-chemin. Tous les jours, inlassablement, il promène son chien. Il fait le même tour. C’est comme un chemin viscéral, à force. Par courant d’air, par mauvaise humeur, il traverse la rivière bleue avec son lévrier très racé, élégant. Les pensées les plus intimes le traversent. C’est comme quand on fume, on est ailleurs et au plus profond de soi. Mais aujourd’hui, c’est différent, le chemin est étranger, les pensées nouvelles, son chien inquiet. Il se passe quelque chose qu’on ne pourrait pas nommer mais dont l’aura envahit tout. Aller, aller où. Il pense à l’homme qui va chercher des cigarettes et ne revient jamais. Il pense à la femme qui se fait écraser par une minute d’inattention imprudente. Il pense à Dieu qui ne doit pas être bien fier là-haut de ce qu’il a soi-disant créé. Il pense à sa femme qui s’est éteinte il y a neuf ans. Il pense à ce qu’elle lui chuchota un jour à l’oreille, c’est celui qui part en premier qui a gagné. Il n’a jamais songé à se remarier. Mais aujourd’hui, c’est différent, tout pourrait lui arriver. Les portes sont ouvertes et il n’y pas de stop. Il part pour ne jamais revenir. Il part là où il n’a jamais été aussi bien. Il s’est retrouvé sous l’orme centenaire. La route, c’est juste à cela qu’il pense en marchant droit devant. Personne ne le recherchera. De toutes façons, il n’a rien fait de mal. Il va aller. Aller bien. Aller mal. Aller au plus près de ce qui le touche. Marcher. Son foulard de soie autour du cou, il prend la rue blanche, vierge de toute présence. Le reset a été fait il y a peu de temps. Le sable est encore frais. Il voit l’empreinte de ses pieds au sol et les traces de son chien. Ce sont les premiers à avoir franchi la ligne. La frontière est invisible, les voix silencieuses. L’aube renait de ses cendres. L’étincelle éclaire au loin. Les statues peuvent bien rire. Eux, ils ne sont pas pétrifiés. Rémi et son lévrier respirent à pleines bouffées ce nouvel air, ce nouvel espace qui constitue leurs pensées. Ils sont libres. Libres de ne plus tourner en rond. Libres d’espace et de temps. Libres d’en n’avoir rien à faire. Libres du vide qui les habite. Sous le vieil orme, on lui chuchote la couleur des mots. Il s’est évadé à s’y perdre et à s’y retrouver. C’est fini. Il est temps, il est grand temps de partir d’ici.

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