TRAVERSER LA ROUTINE

Quand elle traversa la routine, elle atteint enfin plus de spontanéité. Mais il lui fallut accepter d’en « passer par là », accepter sa vie cadrée et répétitive : toujours le même mari, toujours les mêmes enfants, toujours le même boulot, et comble de tout, toujours le même repas en famille le dimanche après la messe, suivi de la même promenade au Bois.

Elle était tentée par la lassitude, l’enfermement, l’écœurement. Mais elle décida de s’accrocher. Elle renonça à l’ « Ailleurs » providentiel. Pour cela elle se focalisa en toute chose sur la reprise de contact avec ce qui l’avait décidé à en venir là, à retrouver ce noyau, cet élan, parfois un peu enfoui… Elle se souvint de ses coups de foudre : la rencontre de son mari, la première visite de leur actuel appartement. Elle se remémora l’élan jubilatoire qu’ils avaient tous deux ressenti quand ils avaient décidé d’avoir des enfants. Elle se replongea mentalement dans l’enthousiasme qui l’avait porté quand elle avait décroché son premier emploi, puis quand elle avait pris de l’autonomie, puis obtenu une promotion.

Et elle changea de perspective. Au lieu de regarder ce qui aurait pu être et n’avait pas été, elle regarda fixement ces actes fondateurs, s’efforça d’y coller, d’y adhérer de chaque pore de sa peau, et aussi de regarder chaque difficulté quotidienne comme une résistance à eux, une résistance à ses élans initiaux ; mais résistance qui ne faisait que mettre en valeur la force de cet élan initial, renforcer sa consistance, lui donner l’occasion de prendre contour en marquant et traçant les obstacles rencontrés et repoussés.

Et ainsi elle se rendit compte que toutes ses résistances, grandes ou petites, étaient d’une grande diversité. Elle apprit à apprécier cette diversité, surtout par la façon dont elle était impliquée. Parfois ces résistances venaient directement d’elle. Parfois elles venaient en dehors d’elle, des autres, du monde environnant, mais elles ne l’affectaient que lorsqu’elles trouvaient un écho en elle. En y regardant ainsi de plus près, ce qui avait l’air ordinaire, quelconque, prenait de l’ampleur : c’était une épopée, un combat de gladiateurs, où les héros affrontaient à chaque fois de nouvelles menaces, de nouveaux monstres, des armées de barbares. Rien n’était joué d’avance, l’issue à chaque fois était incertaine jusqu’au dernier moment.

Tout le contraire de la routine. En fait, elle découvrait une immensité de situations, une multitude presque envahissante. Au lieu de voir ce qui était pareil, elle voyait ce qui était différent. Et en réagissant à ce différent, elle commença à avoir des réactions nouvelles, qu’elle ne se connaissait pas, et aussi de nouvelles émotions, de nouvelles attitudes. Un jour son mari lui dit qu’elle était plus spontanée, qu’elle avait changé. Elle eut du mal à y croire, mais c’est vrai que sa vie avait pris une autre saveur, une autre densité.

Elle n’agissait plus sur commande. Sur commande de quoi ? Peu importe. Maintenant, elle prenait les choses comme elles arrivaient à elle, les accueillant intensément au plus profond d’elle-même, et puis réagissant un pas après l’autre, une action après une autre. Derrière chaque geste du quotidien, une porte s’ouvrait, et un petit espace de liberté était derrière…

En se retournant, elle aurait pu voir une enfilade de portes, mais justement, elle ne se retournait pas et c’était beaucoup mieux comme ça. C’est comme ça qu’elle marchait, debout, en avant…

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