Les chiens de mon quartier

J’aime vivre en décalé. C’est comme ça que j’ai choisi mon métier. Mon seul but : fuir le métro aux heures de pointe. Alors je promène les chiens de mon quartier.
Mon agenda ressemble à un carnet de bal : 11h, Venus, 12h Driss, 13h Mouflette. Enfin, bref, je ne vais pas tous les énumérer. Chaque balade dure 1h, ça, ça fait partie de mes conditions. Parce que ce n’est pas faire pisser un chien qui m’intéresse ; c’est de sortir, marcher avec lui, le faire courir, jouer aussi. Je ne travaille pas pour autant comme ces gardiens de chiens des beaux quartiers qui tiennent quinze laisses dans une seule main.
Comment j’ai élaboré mon projet professionnel ? L’idée m’est venue dans l’arrière-cour de mon immeuble. J’y ai installé un banc, une table basse et des pots de fleurs que j’entretiens – arrosage bien sûr, mais aussi taille et, quand c’est nécessaire, rempotage. Ça me fait penser qu’avec les températures négatives qui s’annoncent, je ferais bien de penser à les protéger. Enfin, bref, c’est dans cette arrière-cour que je viens m’isoler. Me recueillir, presque. J’y ai rendez-vous avec moi-même, d’une certaine façon. C’est presque aussi exigu qu’une cellule de moine pour tout vous avouer. C’est sans doute ce qui me plaît. Si je devais déménager, ce serait cet endroit précis qui me manquerait. Un confessionnal sans curé, un cabinet de psy sans praticien, c’est un peu ça aussi. À y réfléchir avec vous, je réalise que c’est le contraire du métro aux heures de pointes, ce lieu. Immobile, silencieux, désert. Moi avec moi. Un miroir sans reflet.
Je ne suis pas né avec une petite cuiller en argent dans la bouche ; pour vous situer mon origine sociale, je dirais… une fourchette en inox. La qualité sans le clinquant. Du solide. Du responsable. Alors dans ma famille, je suis l’hurluberlu. Je ne fais l’objet d’aucun rejet, remarquez, mais j’ai un traitement à part. On me voue une bizarre affection que j’éprouve à mon tour pour mes chiens. Honnêtement, un chien est-il destiné à vivre en ville ? À salir le mobilier urbain ? À souiller les trottoirs ? Ce sont ces considérations qui ont émergées alors que je sirotais un café dans mon arrière-cour un été, il y a quelques années. Comme j’ai toujours un petit carnet à portée de main, j’ai pu griffonner quelques notes que je peine aujourd’hui à déchiffrer, tant ma graphie est maladroite, mais en voilà quelques bribes : formidable animal, un peu plus loin, bête humaine et, je crois bien, cercle vicieux. Cet été-là, j’ai passé quelques semaines hors de Paris dans une maison qu’un ami venait d’acquérir. Je marchais aux alentours, notamment sur une route que bordaient de grands arbres. Et le soir venu, emmitouflé dans un duvet à même le sol, je réfléchissais. Ou plutôt, mes pensées divaguaient. La cuisine était déserte comme le reste de la maison et c’est devenu une certitude. Accompagner les chiens des villes, les chiens autour de moi. Tout autour de mon arrière-cour, il devait y en avoir plein, des chiens. Je suis rentré plus tôt que prévu. J’ai préparé des petites annonces. À l’ancienne, j’ai placardé les murs de mon quartier, les vitrines des commerçants et tout s’est fait très facilement.
Aujourd’hui, quand je passe un moment avec moi-même dans mon arrière-cour, je suis content. Mon ami m’appelle parfois pour me dire qu’il a acheté des lits pour sa maison et que la cuisine est maintenant aménagée. Je n’ai pas encore eu l’envie d’y retourner. Elle a joué son rôle. Je préfère rester à Paris pour m’occuper des chiens.

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