La vie c’est comme les bulots, il faut l’assaisonner

Et pendant que cuisent les bulots, Fred l’apprenti s’agite. Ses bottes et son tablier ciré en place, il racle le sol qui regorge d’eau. La glace fond rapidement. Il faut la changer toutes les deux heures pour garder les produits frais. Il racle, racle le sol.

Déjà ses pensées sont ailleurs. L’air iodé qui inonde ses narines le laisse voguer vers d’autres cieux, d’autres contrées plus vastes. Sa journée de huit heures lui semble passer bien vite. Et demain, il recommencera. Et les bulots cuiront toujours.

Dehors, le vent souffle. La poulie de la grue du chantier voisin émet des petits craquements sinistres. Les ouvriers se mettent à l’abri. De toute façon, c’est la pause déjeuner. Pour faire passer le temps, les gars qui n’étaient pas dans la zone la plus bruyante, ont salivé toute la matinée sur les plats du midi, certains  mitonnés avec amour par leurs moitiés.

Rapidement, les plus cordons bleus d’entre eux en sont venus à prodiguer quelques conseils de cuisson, d’assaisonnement des sauces. Franklyn bavait déjà sur ses crustacés à la sauge. Hélas, son salaire ne lui permettrait pas d’en acheter avant les fêtes (et encore…). Il se contenterait pour l’heure d’un sandwich thon-mayonnaise à bas prix. Et demain, il recommencerait.

Sur le trottoir un peu plus loin, trottine un homme d’une quarantaine d’années, une drôle de mallette à la main. Il a rendez-vous pour un casting. Il interprétera le rôle d’un assureur dans une publicité pour une célèbre compagnie d’assurance. Son âme de clown en souffre mais il doit payer son loyer. Il trotte, trotte d’un pas vif, l’œil déterminé. Et demain, il recommencera.

Du moins c’est ce qu’il faisait toujours, comme ces millions de personnes aux vies sans vague dont les cœurs battent à l’unisson. Eh bien non, pas cette fois. Demain, il appellerait son copain Maurice et prendrait sa drôle de mallette. Dedans, il y mettrait tout un tas de costumes. La moustache bien taillée et la face peinte en blanc, ils iraient tous deux dans des immeubles abandonnés, donner un coup de trompette aux papiers peints déteints. Qui sait si cet après-midi ne lancerait pas vraiment sa carrière ?

En tout cas, ce shooting serait bien amusant.

A propos Elise V

Auteur et artiste visuel née en 1990. Vit et travaille en région parisienne. Participe aux ateliers sous les toits depuis janvier 2018. Publications dans les revues An Amzer Poésie, Bloganozart, Fantasy Art & studies et dans les recueils collectifs A-Marée et Encuentro chez Bloganozart Editions. Parution en 2015 de Jacques Cauda, in Cauda venenum aux éditions Jacques Flament, biographie du peintre et écrivain Jacques Cauda, en co-écriture.
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