Péter la forme

Je pense à l’été 1911, à Céret où Braque et Picasso ont loué une grande maison et passent leurs journées dans l’atelier, au rez-de-chaussée. Leurs compagnes râlent, elles voudraient bien parfois aller se promener. Mademoiselle M. en particulier est contre leurs incessantes discussions. Braque porte son éternel pantalon blanc et Picasso, qui a tout compris au marketing, vient d’acheter 23 tee shirts rayés. Ils sont prêts à tout, à envoyer valser la forme, à se livrer à d’audacieuses expérimentations, à se jeter sur les volumes. Un jour, à bout de nerfs, Braque s’écrie : « le théâtre, lui, nous fait traverser le temps, tu comprends on applaudit, nous, qui nous encourage ?  » Picasso penche son front de taureau ibérique sur une cacophonie de lignes ; « On y est presque, arrête de geindre! » Ils s’aiment, se comprennent et se chamaillent. Picasso est du genre femmes à poil et Braque plutôt linceul. L’un éructe et l’autre boude tristement. Pourtant, quasiment main dans la main, ils inventent durant cet été là, un nouveau langage qui les rendra bien plus célèbres que n’importe quel comédien.

Dans les rues de Céret ils s’asseyent toujours sur le même banc et, en paroles, défont patiemment tout ce qu’ils ont appris ; »Mais le théâtre tout de même » répète Braque obsessionnel. « Mierda » hurle Picasso « allez on rentre, on fait des cubes. Si ça te chante, tu pourras toujours réaliser des décors de théâtre »

Et dans cette ambiance survoltée, là, dans cette villa où le soleil butinera des jours entiers, ils regarderont leurs toiles, ils se jetteront dans l’inconnu. Osant tout, captant tout. Ivres de vie et de créativité. Audacieux et dynamiques, deux conquérants

 

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