Aglaé

Le chat était posté sur le radiateur de l’entrée. Ses yeux endormis dardaient des rayons lumineux. Étonnamment, le ronronnement qui se dégageait de ce coin de la maison venait plus du vieux radiateur que du chat paresseux. Ça devait lui rappeler sa mère, pensa Aglaé.
Aglaé s’ennuyait ferme dans l’appartement. Il faisait froid dehors, humide aussi. A l’intérieur, ses parents avaient un peu de mal à maintenir un climat doux et chaud. Dans tous les sens du terme. A table, à part un faible « bon appétit » murmuré du bout des lèvres, aucun son ne s’invitait à table. Une prouesse, se disait Aglaé. Même les couverts faisaient la trêve du bruit.
Aglaé était allongée sur le ventre, profitant de la préoccupation de ses parents à d’autres tâches : sa mère à la cuisine, à éplucher, en silence, les carottes et les pommes de terre ; son père, dans son bureau, la pipe à la bouche, à éplucher les comptes et les factures. Personne dans le salon avec elle pour lui dire qu’une fille de bonne famille ne s’allonge pas par terre, sur le ventre.
Aglaé s’appuya sur ses mains accoudées, balançait ses pieds d’avant en arrière et fixait le chat posté sur le radiateur. Ce n’était pas un chat docile, ce n’était pas un chat frondeur, ce n’était pas un chat affectueux, c’était un chat solitaire, grognon, à l’image du foyer.
Aglaé avait fini ses devoirs depuis longtemps, sa géographie comme sa géométrie. Elle en avait tiré des envies d’ailleurs et un besoin d’espaces.
Elle fixait le chat qu’elle avait tenté d’aimer puis s’était ravisée à cause de son manque d’entrain. Elle l’imagina rose à rayures violettes fumant la pipe de son père. Elle plissa les yeux un peu comme lui, le toisa un peu pour le faire réagir.
Elle commença à s’inventer une histoire dans sa tête. Et si le chat cuisait sur ce radiateur ? Et s’il commençait à brûler, à rôtir ? Aglaé trouvait l’idée plutôt rigolote. Il se passerait enfin quelque chose d’intéressant, d’extraordinaire dans cette maison silencieuse.
Aglaé se roula sur le dos et se releva. Elle appuya son front à la fenêtre. Elle enviait les voisins qu’elle voyait parler, crier, jouer aux autres fenêtres.
Aglaé était triste. Elle sentait que le premier mot qu’elle avait entendu quand elle était née, c’était « chut ». Elle aurait tant aimé pouvoir entendre, rien qu’une fois, « je t’aime ».

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