La citadelle

Comme chaque soir, il se promène dans le parc de la citadelle. Il aime le jeu des ombres et de la lumière. L’ombre court après la lumière sur les pierres encore chaudes. La journée, il pose son chevalet, y installe une toile et tente, en vain, de reproduire ce qu’il a vu la veille. Sa mémoire lui joue des tours. Il a besoin du jour pour appliquer sa peinture, mieux voir ce qu’il dessine. Il ne parvient pas à rendre tout le charme des nuances des couleurs furtives lorsque le jour passe à la nuit.
Ce soir, Simon hésite. Peut-être devrait-il rester, s’asseoir sur un muret et saisir le moment, son moment. Il vide le tube de vert, ajoute un peu de bleu, de blanc, de noir sur la palette. Il va commencer par l’herbe. L’herbe ne change pas tant que ça, se dit-il. Il lance son pinceau, fouette la toile, écrase la palette et reprend. Il recule son regard pour jauger sa toile, le réel. Sur sa toile : de la ciboulette ; en vrai : de l’herbe bien fraîche. La différence de lumière le perturbe ou alors c’est déjà la faim qui le tenaille pour s’éloigner ainsi de son croquis.
Le soleil baisse encore dans le ciel, ce n’est pas encore le bon moment pour peindre la citadelle et la rendre encore plus belle. * Il s’attelle à l’arrière-plan. Au bout de quelques minutes, il plisse les yeux pour analyser son coup de pinceau. En vrai : un silo, sur la toile : une citerne ridicule.
La nuit est presque tombée. Il se dépêche pour mélanger ses couleurs : du brun, de l’ocre, du jaune, du blanc, du gris. Sa palette dégouline. Il fixe la citadelle, essaie de photographier l’instant.
Son poignet fait des allers retours. Ses yeux ne regardent même plus où il envoie le pinceau.
Il étale la matière, utilise le ciseau pour aplatir ou épaissir à certains endroits.
La nuit est tombée, sa toile est terminée mais il fait trop noir pour voir si elle correspond bien à ce qu’il espérait.
Il se frotte les yeux. Il se dit qu’il faudrait qu’il rentre chez lui puis décide de s’endormir ici, devant la citadelle, devant ce qui sera son chef d’œuvre.
Dans son sommeil agité, il est happé par le chant des sirènes. Elles lui tendent des tubes de gouache, des pinceaux qu’il n’arrive pas à attraper.
Il se réveille au premier rayon de soleil. La citadelle est encore plus belle ce matin, elle révèle des couleurs encore plus profondes que la veille au soir.
Il jette un œil à son tableau, il a l’impression d’avoir changé d’endroit. Il viendra à bout de cette citadelle, il se le promet.

Ce contenu a été publié dans Atelier Papillon. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.