Le coup de dé

Eva lance le dé sur la table. Autour d’elle le silence se fait. Si elle tire un 6, elle sera millionnaire.

*

Flash-back un an avant. Eva vient de monter dans un Boeing direction Las Vegas. Elle a tout laissé ; son emploi de caissière au Monoprix du coin, les copines qui lui racontent leurs histoires d’amour qui finissent mal, les éboueurs qui la réveillent à 5h tous les matins. Stop. Basta. Ciao.

Dès qu’elle a mis les pieds sur le tarmac, elle a su qu’elle fonçait vers son destin.

Une jolie blonde qui débarque dans la capitale du vice sans le sou, elle fait quoi ? Les trottoirs sont pris par les limousines. Elle a regardé autour d’elle. Elle est rentrée dans une espèce de bar et elle les a aperçus. Le téléphone en bakélite turquoise. Et l’ordinateur.

Le téléphone rose était déjà pris par les mecs, alors elle a imaginé le téléphone bleu. Un téléphone pour les filles, à qui elles raconteraient leurs parties de jambes en l’air qui se terminent trop vite ou qui ne commencent jamais. Certes, elle le faisait gratuitement pour les copines. Mais là, faut vivre, alors les conversations seront tarifées. Eva fait commerce d’une partie de son corps : sa bouche pour parler, son oreille pour écouter, et ses doigts pour pianoter sur le clavier. Répondre au chat, aux mails. Et saisir la comptabilité.

Elle a commencé comme ça son business. Un téléphone bleu à Vegas.

Les flics n’ont rien dit. Une jolie blonde qui présente bien est forcément innocente. Le patron du bar l’avait recrutée pour traiter les commandes des filles. Ce qui marchait très bien auprès d’une clientèle internationale. Une femme pour parler aux femmes, et aux hommes qui acceptent de dialoguer avec une femme.

Le patron se réservait les hommes qui n’ont pas le droit de parler aux femmes.

Les communications ont parfois ressemblé à la tempête qui dévaste tout. Pas facile d’imposer une ligne bleue à des femmes qui appellent pour simplement commander un hot-dog.

– Hmmm… Un hot-dog !!! Et cette saucisse, dites-moi tout, cela vous fait penser à quoi ?

D’autres ont joué le jeu, profitant de la ligne bleu pour épancher leur désespoir. Âmes rabaissées en raison de leurs piètres talents culinaires, qu’elles disaient.

– Bonjour, je voudrais commander 2 burgers frites. Mais ne dites pas à mon mari que c’est vous qui les avez faits !

*

Le téléphone bleu a eu du mal à percer, c’est vrai. Entre l’envie de disparaître sur une lointaine île déserte et l’ambition de courir le monde vendre son projet, Eva écumait chaque soir un nouveau casino. Elle y proposait sa ligne bleue pour femmes en mal de mâles. En pure perte.

Ce soir-là, le dé lui chauffe les mains. Elle souffle dessus pour convoquer la chance. Elle le fait rouler dans ses paumes, des mantras plein la tête.

Le croupier, professionnel et impassible, l’observe.

Les clients, amateurs et impatients, fulminent.

– Mais qu’elle tire un bon coup et qu’on n’en parle plus !

Le dé s’élance si fort qu’il sort de la table de jeu ; il roule sous les chaises, déboule entre les talons hauts des dames chics.

– Attrapez-le ! Attrapez-le !

La rumeur bruisse qu’un dé porteur de chance ou de déshonneur s’est échappé.

A ce jour, nul ne l’a retrouvé.

Ce contenu a été publié dans Atelier Papillon. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.