Marche à suivre

La sortie ou plutôt l’expédition avait été organisée, puis annulée faute de participants réorganisée puis réannulée à cause de conditions climatiques aléatoires. Certains participants ne voulaient pas qu’il fasse trop chaud, d’autres ne voulaient pas qu’il pleuve. Il fallait donc une météo neutre, une météo d’avril ou de mai.
L’organisation avait été mise à mal par une météo qui ne correspondait ni à un mois d’avril, ni à un mois de mai. Cette expédition devait pourtant avoir lieu avant l’été, avant le 21 juin, avant les départs en vacances de chacun.
La date avait pu enfin être fixée, arrêtée, vérifiée, contrevérifiée, tout était dans les clous cette fois : nombre de participants check, météo favorable check, transports check, destination check, pique-nique check, bouteilles d’eau check, cahier, stylo check, chaussures de marche check, crème solaire check, crème anti-moustique check. Ils pouvaient partir à l’aventure !
Le groupe de huit se donna rendez-vous samedi 8 juin au pied du quatrième arbre à droite en entrant dans la forêt, celui sur lequel un trait horizontal jaune était dessiné ainsi qu’un triangle rouge. En sortant du train, pour rejoindre le groupe, chaque participant n’avait eu que ce seul indice. Tous, sauf celui qui avait donné la consigne, avaient peur de se planter dès le début. Ils regardaient sur le quai s’ils pouvaient reconnaître d’autres participants pour ne pas y aller seuls. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que, dans sa grande malice, l’organisateur avait donné une heure différente à chacun d’entre eux pour justement éviter, selon lui, toute forme de triche.
Lorelei descendit du train, comme les six participants avant elle, regarda à droite, à gauche dans l’espoir de trouver un coéquipier. En vain. Elle ouvrit le papier sur lequel le premier indice avait été écrit. Le quatrième arbre à droite en entrant, trait jaune, triangle rouge.
Elle se lança vers le seul chemin de terre, aucun arbre pour le moment, des pierres, des herbes sèches, des branches à terre. Elle n’aimait pas les bêtes, pourquoi s’était-elle lancée dans cette expédition ? Elle s’arrêta un instant pour nouer son foulard violine dans les cheveux (pas d’araignée check). Elle entendit le train repartir, son ventre se noua, elle aurait dû rester dans son wagon, ne pas y aller. Il n’y avait rien ici, c’était le néant, le vide absolu. Ce monde lui était totalement étranger, elle la citadine, elle qui aimait l’odeur du béton mouillé.
Elle avançait lentement et aperçut un premier arbre : trait vertical vert, rond bleu. Pas celui-là mais au moins, il y avait des arbres maintenant. Timidement, elle continua, un deuxième arbre, un troisième puis enfin un quatrième. Elle entendit des voix, surtout une, une voix rauque, grave, magistrale. Le groupe était déjà là, elle n’eut pas le temps de vérifier si c’était le bon arbre. Elle fut interpellée :
– Ah bonjour ! Vous voilà enfin, on vous attendait ! Vous prendrez bien un peu de thé pour vous remettre de vos émotions ?
Le guide dévissa son thermos et lui versa quelques gorgées.
– Infâme son thé, pensa-t-elle, mais elle n’osa pas recracher. Ça a le goût d’herbe.
– Vous verrez, ajouta le guide à l’intention du groupe, ce thé est très bénéfique. Il va vous remettre les idées en place.
Lorelei pensa : Mes idées sont très bien où elles sont, elles sont bien en place !
Le guide continua :
– Chers participants, sachez que dans cet espace, il y a au moins 65 millions d’espèces. Oui, oui, de l’infiniment petit à ce qui nous tourne au-dessus de la tête.
Tout le monde leva la tête au ciel.
– Pas d’inquiétude, ajouta-t-il avec un rire gras, malgré les apparences, ce n’est pas un charognard.
Lorelei regarda les autres participants tout aussi interloqués qu’elle. Ils avaient prévu une balade en forêt, un moment de communion avec la nature. Ils n’avaient pas prévu d’être un groupe de 8 en errance dans la lande.

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