Le plus beau des bateaux

Oh mon paquebot, tu es le plus beau des bateaux.

Ton pont compte plusieurs centaines de mètres. A courir de la poupe la proue les bleusailles s’essoufflent. Sur l’immensité des mers, les moucherons flottants que l’on ose appeler bateaux te contournent très au large, ou s’arrêtent, notre sillage les entraînerait vers le fond. Un léger décalage de navigation et une presque-île devient une île. Comment ne peuvent-ils pas le voir ? Comment ne peuvent-ils, ou elles, ou quiconque, disputer ta grandeur, ta majesté, ta supériorité ?

Certes, tu n’es plus de toute jeunesse : ton pont a subi de multiples raccords et les escaliers qui mènent au quart ont les marches concaves de ceux qui ont connus trop de pas. La vieille horloge du pont inférieur s’est arrêtée et le bosco a décrété que c’était une affaire sans espoir. Trop d’humidité, de sel, de nettoyage brutaux, le mécanisme est mort. Encore un qui aime jeter les choses. Un mécanisme, ça se polit, ça se nettoie, ça se remplace. Cette horloge pourrait te survivre, comme elle a survécu à « la Marianna », démembré, désossé, démantelé, car il était trop lent, trop gros, pas assez brillant. Foutaises.

Et le capitaine laisse faire. Il veut un bateau neuf lui aussi. Il pense qu’avec un plus beau bateau il sera un plus beau capitaine. Il veut un bateau plus grand, plus propre, un de ces engins avec de l’électronique et de l’informatique partout. Un de ces bateaux ou tu appuies sur un bouton et et tout se ferait comme dans cette vieille série « ma sorcière bien aimée ». Il veut juste avoir à remuer le bout de son nez. Et il pense que dans ce nouveau bateau, il n’aurait plus besoin de gens comme moi, aux combinaisons sales et qui savent mieux parler aux moteurs et les faire parler que discuter avec gentiment avec des gens comme lui. Des gens qui ont les mains jusqu’à l’épaule dans le mazout. Car avant le mazout c’était sale, mais maintenant le mazout, à ce qu’ils disent, c’est sale sale. Encore plus sale que sale.

Conclusions. Avant, le Vieux, on le voyait pas beaucoup à à la salle des machines. Maintenant on ne ne voit plus du tout. Et dès qu’il entend un raté, un soubresaut, un hoquet quelconque, il tente de conclure à ta mort imminente et négocier ta mise au rebut. Et moi j’arrive, je décrasse, je démonte, je remonte, je desserre, je resserre, et ça repart. Oui mon paquebot, tu es le plus beau des bateaux.

Je n’en dirais pas autant des gens que tu transportes. Moi déjà, je ne me décrirais pas comme le plus beau des hommes, loin s’en faut. J’ai eu mes bons moments, mais rester dans les entrailles d’un navire n’est pas connu pour rafraîchir le teint. j’y suis assorti en quelque sorte. On s’est habitués l’un-l’autre.

Et il y a ceux d’en haut, plus près du ciel, des dieux et de leurs prodigalités. qu’ils pensent. Eux ils essayent. Fort. Ils jouent à être beaux, à se dire mutuellement qu’ils sont beaux, à jouer les modestes parfois « non, pas aujourd’hui, je suis affreux ». Ils me fatiguent. Ils ont payé pour la beauté : le plus beau des bateaux, le plus luxueux des paquebots, les plus belles des mers, des mets fins, une compagnie triée sur le volet. Beauté, grandeur, quiétude. Rien ne doit venir troubler cette Sainte Trinité. Tout ce monde s’agite au dessus de ma tête se voulant seuls au monde. Ou plutôt seuls du monde. Comme si la mer n’était dans le monde. Comme si la mer n’était pas justement ce qui fait le lien à travers le monde.

Car la terre, ses Pays, ses Etats, ses Grandes Gens possèdent des mers. Se battent pour leurs eaux,poissons, coraux, sous-sols marins. Se tuent pour des terres insignifiantes leur donnant la propriété des mers. La mer est bel et bien dans le monde. Mais le monde, terre ou mer, n’aime pas que d’autres mondes viennent dans ce qu’ils considèrent comme leur partie du monde, pour quelque raison que ce soit. Sur la terre ils ont construit des murs, creusés des trous et érigés des forteresses de fer, de béton ou de papiers. Efficace. Maintenant le monde passe par la mer, ou essaye. Les morts se voient moins, les terriens sont contents : ça leur fait moins d’embarras. Pas de corps, pas d’enquête, de papiers, rien.

Il y a des gens qui n’ont jamais vu la mer et qui s’embarquent sur un rafiot à peine taillé pour flotter sur une piscine. Ils essayent de boire une gorgée et la recrachent en découvrant qu’elle est salée. Je les croise, errants dans les ports. Attendant. Attendant la brèche dans la sécurité d’un navire. Attendant les locaux qui font commerce des passages, Attendant l’espoir d’un moyen quelconque leur permettant de se rapprocher du but souhaité de leur voyage.

Le Vieux a bien organisé les choses pour le monde ne vienne pas s’immiscer dans le programme de croisière. « les problèmes du monde sont des problèmes de terriens, nous a t-il dit. Nos passagers payent pour découvrir la mer, son immensité, son calme, ses splendeurs. Pour laisser la terre quelques temps. Et c’est ce que nous allons leur donner. Il y a d’autres personnes pour s’occuper des problèmes du monde ».

Un paquebot c’est grand. c’est haut. Du haut, ce qui est au ras des flots est tout petit, minuscule, insignifiant. Du ras des flot ont les voit bien. Ils restent à bonne distance, mais je les vois quand la lune est claire ou au petit jour, quand les gardes-côtes sont moins actifs. Ils restent loin. Une des seules consignes de sécurité qu’ils ont du recevoir : ne jamais essayer d’aborder un paquebot.

Un seul, a essayé. Plus amateur, plus désespéré, plus audacieux.

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