Le portrait de son père

3 septembre
Hier, c’était la pré-rentrée. Je me suis levé aux aurores et j’étais l’un des premiers profs arrivés au collège. Un établissement flambant neuf et ultra-moderne, qui a remplacé la bâtisse austère de mon enfance. J’étais ravi de retrouver Pascal et Louise, après ces deux mois de relâche. La journée s’est passée comme d’habitude, entre bavardages sur les vacances, présentation des nouveaux arrivés, remise des emplois du temps, déjeuner au café du coin et discussions autour des programmes et des dernières réformes. Le seul événement remarquable a été le discours du nouveau directeur : un petit homme sec aux sourcils broussailleux qui, dès qu’il a pris la parole, s’est révélé aussi antipathique qu’il en avait l’air. On était tous d’accord là-dessus, pour une fois.
Et presque tous impatients d’être au lendemain, prêts à en découdre à nouveau pendant trois trimestres. Un peu stressés aussi, en tout cas moi je l’étais. Résultat, j’ai très mal dormi et Barbara a fini par aller s’installer sur le clic-clac du salon, exaspérée par mes tours et mes retours. En ce moment, j’ai l’impression que tout l’exaspère chez moi, il va bien falloir qu’on en parle.

J’avais une tête épouvantable au réveil, même si, à l’intérieur, j’étais heureux, regonflé à bloc. Je sentais presque l’adrénaline couler dans mes veines.
J’ai mis au moins trente minutes à m’habiller. Pull bleu et pantalon en toile, chemise à carreaux et jean… rien n’allait. Mon enthousiasme commençait à en prendre un coup. Ça s’est terminé par un tee-shirt blanc et un chino. Il faisait encore lourd, pas vraiment un temps de rentrée. Tous ces essayages avaient fini par me mettre en retard et je suis arrivé au collège en sueur. Même pas le temps de prendre un café.

Je commençais avec les troisièmes B. J’avais survolé la liste des noms, dont la plupart m’étaient familiers. J’ai bien dû voir le sien, mais mon regard a glissé.
Quand ils sont rentrés dans la classe, mon cœur avait retrouvé un rythme normal, après ma course matinale, et les œillades explicites d’un groupe de gamines m’ont plutôt rassuré sur mon apparence. Je suis très attentif aux risques du métier et ne m’aventurerais pour rien au monde sur le terrain de la séduction, mais ce genre de réaction opère toujours sur mon ego une action immédiate, apaisante. Je suis de ces hommes qui ont besoin qu’on leur redonne confiance.

Mes troisièmes étaient plutôt tranquilles et je n’ai eu aucune difficulté à obtenir le silence. En moins de cinq minutes, je me suis retrouvé avec trente et une paires d’yeux fixés sur moi. L’avantage de l’âge et de l’expérience, c’est que je le supporte de mieux en mieux, ça me galvaniserait presque ! J’ai affiché le masque de circonstance, celui du prof d’allemand sûr de lui, que rien ne peut atteindre et qui remplira sa mission contre vents et marées, alors que mille émotions se bousculaient dans ma tête et dans mon corps, reliquat d’années de plomb dont dix ans de psychothérapie n’avaient pas réussi à me sortir. Même si j’avais fait de gros progrès, la blessure était encore là et bien là. On ne guérit jamais complètement de son adolescence.

C’est en appelant Oscar, l’un de mes élèves de l’an dernier, pour qu’il distribue un article de « Die Welt » que je l’ai remarqué. Il était assis juste à côté, au troisième rang, tout raide sur sa chaise, les coudes posés sur le bureau. Quand nos regards se sont croisés, j’ai failli pousser un cri et lâcher mes feuilles. Je me suis retenu de justesse et personne n’a eu l’air de remarquer le cyclone qui venait de se déclencher en moi. J’ai quand même réussi à maîtriser le tremblement de ma voix et de mes mains, et j’ai continué à parler. J’étais au supplice.
C’était le portrait craché de son père ! Mêmes cheveux blonds aux boucles d’angelot, mêmes yeux gris en amande, même visage rond, mêmes lèvres pleines. Après les sueurs froides, j’ai senti monter la nausée. Non ! Je n’allais quand même pas vomir le premier jour de classe devant trente et un élèves ! La nouvelle ferait le tour du collège en moins d’une heure, je me verrais aussitôt affublé de surnoms grotesques qui allaient me coller aux basques toute l’année. Sans parler des réseaux sociaux. Il en faut moins que ça pour vous casser un prof. Alors j’ai lutté, convoqué toutes les images possibles pour garder celle du garçon à distance, j’ai regardé par la fenêtre, tenté d’imaginer l’odeur de la pluie qui s’était mise à tomber… et les haut-le-cœur ont fini par se calmer.

Je me suis entendu donner les consignes de travail. Ça n’était pas moi qui parlais, mais un « double » plus fort, moins vulnérable, quelqu’un qui n’avait jamais connu la haine, l’humiliation, jour après jour. Quelqu’un qui n’avait jamais eu à supporter les attaques sournoises d’un harceleur insatiable dont il allait, trois ans durant, être le jouet vivant.

La lecture du texte allait leur prendre dix bonnes minutes. J’en ai profité pour regarder l’adolescent à la dérobée, tout en me demandant comment j’allais pouvoir gérer une situation qui finirait, j’en étais presque sûr, par déraper. Quand j’ai relu la liste des noms, le sien m’a confirmé ce que je savais déjà : Léo Desvignes. Aucun doute possible. Les lettres dansaient devant mes yeux et le prénom du fils s’est effacé pour laisser place à celui du père : Antoine Desvignes. Mon ancien tortionnaire, mais pas seulement.
Par l’un de ces hasards cruels dont la vie est friande, c’était aussi l’homme qui m’avait volé mon premier amour. Sauf que, cette fois, il ne l’avait pas fait exprès.
J’ai dû interrompre ma plongée dans le passé pour terminer mon cours. Une fois de plus, mon « double » m’a sauvé la vie et la journée s’est poursuivie dans une espèce de brouillard dont je ne suis sorti qu’à 16 heures, lorsque j’ai pu tomber le masque et me retrouver enfin. J’étais épuisé, vidé. Inquiet aussi. J’ai décidé de rentrer à pied pour réfléchir à tout ça. La marche a toujours été une alliée fidèle dans les moments difficiles de ma vie. Et la pluie s’était arrêtée.

*******

Elle s’appelait Elisabeth. Nous nous connaissions depuis l’enfance. Ses parents s’étaient installés dans la maison voisine de la nôtre et nous étions vite devenus inséparables. Nous allions à l’école primaire ensemble, faisions nos devoirs ensemble, jouions ensemble. La séparation des vacances était toujours une épreuve pour moi.
Je devais avoir douze ans quand je suis tombé amoureux d’elle. Ça m’a pris par surprise. Je n’ai pas tout de suite mis le mot « amour » sur ce besoin d’elle qui avait envahi mon existence et que je vivais en silence, dans l’attente d’un signe de réciprocité qui ne se décidait pas à venir.
Lorsque ses parents l’ont inscrite dans un collège privé, à N., je l’ai vécu comme un drame. Et c’est aussi à cette époque-là que mon cauchemar a commencé, quand Antoine Desvignes m’est tombé dessus, dès le premier jour. A seulement treize ans, il possédait déjà un charisme certain et un physique aussi angélique que son caractère était sombre. Il troublait les filles et inspirait crainte et respect aux garçons, peu désireux de se le mettre à dos. Autant dire qu’il pouvait me tourmenter à son aise et il ne s’en priva pas. Mon corps encore chétif, mes cheveux roux et ma timidité maladive allaient lui fournir un matériau de choix pour asseoir son autorité et assurer sa réputation. Brimades, vexations, bousculades, fausses rumeurs… son imagination était sans limites.

Outre l’enfer que je vivais au quotidien, j’étais séparé d’Elisabeth, celle qui était devenue mon jour et ma nuit. On se voyait encore le week-end, mais elle s’était fait de nouveaux amis et mon humeur de plus en plus morose lui pesait sûrement un peu. Alors elle a pris ses distances, invoquant mille prétextes pour décliner mes invitations. Bizarrement, moins je la voyais, plus j’étais fou d’elle. Cela m’a pris trois ans pour oser le lui dire. Elle n’a pas été cruelle. J’aurais préféré. Sa pitié était une torture bien plus atroce que l’indifférence ou le rejet.
Finalement, c’est moi qui suis parti. Mes parents avaient appris mon calvaire par mon professeur principal et m’ont inscrit dans un établissement assez éloigné. J’étais interne et ne rentrais que le vendredi soir. Antoine a dû se trouver un autre souffre-douleur. Quant à Elisabeth, je ne la croisais plus que de temps en temps dans la rue ou chez le boulanger.

Le lycée et la fac ont fini par avoir raison de mon obsession. Je me suis autorisé à aimer d’autres filles, même si aucune ne m’a fait retrouver la fièvre de mes douze ans.

Le deuxième coup de massue est arrivé bien après. C’est ma mère qui m’a annoncé, un dimanche d’orage, qu’Elisabeth allait épouser un certain Desvignes. N’était-ce pas celui qui m’avait mené la vie si dure ? Je lui ai confirmé que c’était bien le cas, comme si la nouvelle me laissait de marbre, alors que j’étais en miettes. Evidemment, nous étions invités au mariage, a-t-elle ajouté. J’ai d’abord rétorqué que je n’irais pas, avant de me raviser. Comme s’il fallait que je les voie ensemble pour être vraiment sûr.

Le jour J, en l’apercevant au bras de mon ex-bourreau, j’ai eu l’impression d’être transpercé par mille petites aiguilles. Elle était plus belle que jamais, de cette beauté que donne l’amour. Car amoureuse, elle l’était. Eperdument. Je la connaissais assez bien pour deviner cette passion qui dévorait chaque cellule de son être.
Entre elle et Antoine, ça avait été « le coup de foudre », m’a-t-elle confié, les yeux brillants, en nous présentant. Il a feint de ne pas me reconnaître et m’a serré la main en regardant ailleurs. Elisabeth devait déjà être enceinte, car leur fils Léo est né quelques mois plus tard. Ce même Léo que j’avais désormais pour élève.
Le conte de fées n’a pas duré. Elisabeth est morte quatre ans après. Longue maladie. La nuit s’était éteinte pour de bon et je ne pouvais pas m’empêcher de tenir Antoine pour responsable de la disparition précoce de sa femme. Quelle vie avait-il dû lui imposer, quelles déceptions et quels chagrins avait-elle dû endurer pour tomber malade, à 30 ans à peine ? J’ai mis des mois à m’en remettre.

*******

Quand je suis rentré, Barbara a vu qu’il s’était passé quelque chose de grave, mais je n’ai pas voulu en parler. Ça l’a agacée et on s’est encore disputés. Je n’avais vraiment pas besoin de ça.

18 septembre
Cette nuit, Barbara et moi avons fait chambre à part. Une fois de plus. Je me suis levé à 5 heures et me suis préparé en faisant le moins de bruit possible. Je n’avais pas envie de la voir et encore moins de lui parler. Sur le chemin du collège, j’ai repensé à Léo. C’était un élève studieux, mais peu sûr de lui.
Je n’arrivais pas à le détester.
En classe, je pouvais désormais le regarder dans les yeux sans sourciller, et surtout sans voir l’image de son père se juxtaposer à la sienne à chaque seconde.
J’étais en train de ranger mes affaires, à la fin du cours, lorsque j’ai senti sa présence près de mon bureau. Il était planté là, tout rouge et visiblement embarrassé, passant d’un pied sur l’autre et se tordant les mains. Comme rien ne sortait, j’ai dû l’encourager à parler, aussi doucement que j’ai pu. Alors il a craché le morceau : son père voulait me rencontrer. Ça n’avait rien d’exceptionnel, mais il avait l’air terrifié. Qu’avait bien pu lui dire Antoine Desvignes pour qu’il se mette dans un état pareil ? J’ai scruté son visage, à la recherche d’un signe quelconque.
Et ce que j’y ai lu a fait tomber toutes les barrières. En face de moi, je n’avais plus les cheveux blonds, les iris gris et la moue boudeuse d’Antoine Desvignes. Juste le regard d’un enfant affolé et fragile.
Alors j’ai eu très envie de le serrer dans mes bras.

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