Le Viking

Ce matin, la ville est blanche, déserte.
Léon émerge d’un sommeil lourd, aviné. Qu’est devenue ma ville ? Où suis-je ? Où sont mes copains de la nuit?
Hier soir, cette nuit j’étais heureux, entouré. Ce matin, personne. Léon se raisonne et essaie de réfléchir. Il commence par le début.
Il s’assoit sur un piton face à la mer et se pose une question sensée. Qui suis-je ? Il trouve son prénom : Léon.
Où suis-je ? Au Havre. Ce nom lui plaît. Je suis dans un havre de paix ! Un léger sourire se dessine sur son visage fatigué par une nuit désastreuse.
Où sont mes amis de beuverie ?
Aucun mot, aucun nom se glisse dans son cerveau engourdi.
Léon vidé par cet examen matinal, titube, tombe et s’endort à même les pavés. Nul bruit du port lui parvient. Il est loin , très loin égaré dans un mode peuplé d’elfes et de gnomes laids et effrayants. Ce mélange d’êtres étranges le rassure. Je ne suis plus seul dit-il en se réveillant . La ville fourmille. Léon exècre le silence, la solitude. Léon se lève et décide de chercher un travail ayant fait le compte de sa fortune.
Il erre sur le quai et hésite à tenter sa chance comme matelot sur un paquebot en partance.
Léon a toujours été attiré par la mer lui qui n’a pas connu sa mère. L’Océan et sa dimension infinie l’attire.
Le grand Léon dans son jean crad, son teeshirt troué délavé, figé depuis de longues minutes devant le paquebot Norway attire l’œil d’Hilda .Pourtant depuis qu’elle tient le bar « le matelot ivre » elle en a vu des hommes abimés. Celui -là la décoiffe. Ce grand roux à l’allure de viking, vacillant au creux de la journée, l’intrigue. Hilda les connait presque tous, ces matelots qui viennent boire un verre ou deux à son bar. Celui là, elle ne l’a jamais remarqué.
Aussi s’en rendre compte, elle reste fascinée devant lui , presque intimidée. Elle se surprend elle-même. Que lui arrive-t-il ?
Elle qui mène son café et ses clients à la baguette. Hilda, celle qui n’a jamais eu peur des hommes.
Ce grand roux l’attendrit. Elle se sent toute chamboulée.
Léon remarque cette femme scotchée devant lui. Pourquoi reste-t-elle dans son espace ?
Hilda en statue de sel l’intrigue, il la regarde différemment.
C’est une belle femme plantureuse, méditerranéenne, sa bouche carmin est d’une sensualité enivrante ; sa poitrine une offrande.
Léon est pris au piège de sensations inattendues. Il regarde Hilda avec intérêt et désir.
Hilda sent sur elle le regard chargé de désir de ce viking inconnu.
La tenancière du Matelot ivre se sent défaillir. Elle qui s’était jurée de ne plus regarder les hommes depuis que Paul l’avait quitté un matin d’août.
Son cœur serait verrouillé à jamais, s’était-elle jurée face à son miroir quelques jours après la trahison de Paul.
Comment avait-il osé la quitter ?
Un matin d’aout, dans la ville blanche, elle s’était réveillée seule. Les premiers moments elle avait chantonné le prénom de son homme puis au cours de la matinée de joyeux, son ton était devenu sinistre.
Elle avait cru à un désir de solitude compréhensible quoique rare de la part de Paul, un peu trop souvent collé à ses basques. Puis au cœur de la journée, Hilda avait perdu son sourire. Ou était passé Paul ? Son téléphone demeurait désespérément muet, insensible à ses messages répétés
Le soir l’angoisse était arrivée avec les larmes. Hilda avait éclusé tous les lieux que fréquentait Paul. Aucun indice.
Elle s’était couchée seule dans le grand lit, recroquevillée en position fœtale et était restée ainsi deux jours, indifférente aux martèlement à sa porte, l’appelant pour servir au bar.
Avant de se coucher dans leur grand lit matrimonial, elle avait fermé le bar. Elle pressentait la suite de l’histoire.
Le matin du 2e jour Hilda se leva, une autre femme était née de cette position fœtale dans laquelle elle était restée.
Le temps du deuil, du vide.
Le temps des hommes était fini. Plus jamais, elle ne donnerait sa confiance, son corps, son âme à un homme. Elle s’était faite cette promesse solennelle.
Le 3 aout, une autre Hilda était sortie de l’appartement.
Quand elle ouvrit la porte du bar, les matelots comprirent le changement. Ils la regardèrent avec respect. Hilda ne tolèrerait aucune question, ni aucune plaisanterie sur sa situation de femme délaissée.
Sans mot prononcé, Hilda s’imposa comme la patronne du bar.
Aussi quand elle resta figée devant le grand viking roux, elle sut que sa carapace de femme forte, solitaire s’effriterait. Elle eut peur et partit en courant.
Léon fasciné lui courut après sans réfléchir, écoutant son instinct. Il savait qu’il vivait une histoire exceptionnelle. C’était peut être la femme de sa vie, lui qui n’avait pas eu de mère aurait-il la chance de vivre une histoire d’amour ?
Hilda connaissait les moindres recoins du quartier du port et aurait pu disparaitre facilement derrière une porte cochère, mais elle aussi pressentait que son attirance pour le Viking était unique.
Elle se laissa rattraper, loin des passants, loin de ses clients. Léon l’aperçut dans l’ombre du portail d’une église.
Il s’avança doucement vers elle en conquérant paisible. Elle resta face à lui. Ils se regardèrent de nouveau longuement et Léon osa poser sa main sur la sienne. Elle accepta ce geste.
Elle avait capitulé.

A propos Catherine Z

J'écris depuis mon adolescence...comme beaucoup j'ai tenu un journal intime puis j'ai écrit des poèmes puis des textes et quelques petites nouvelles. J'adore lire depuis que je sais lire . Les livres furent mes premiers amis .
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