L’enterrement de l’Oncle Auguste

Le télégramme est arrivé tard dans la soirée : Oncle Auguste DCD, enterrement à Châteaubriant vendredi. Comment est-ce possible ? Le chirurgien avait été rassurant, l’opération réussie, tout s’était bien passé. Dans les minutes qui ont suivi l’annonce nous sommes restés muets. Après ce moment de sidération, mes parents ont retrouvé leur voix pour évoquer cette figure importante de la famille et la conversation a duré jusque tard dans la nuit.
Pendant que l’organisation des obsèques occupait les adultes, la petite fille que j’étais essayait d’imaginer ce que serait la vie sans l’oncle Auguste. Ce monsieur si gentil chez qui nous allions déjeuner tous les dimanches. C’était le rituel familial. Chaque semaine nous prenions le métro direction rue du Faubourg Saint Honoré. Nous apportions le dessert. Comme un clin d’œil, Maman achetait chez le pâtissier une couronne de petits choux couverts de chantilly : un « Saint Honoré »
Nous mettions nos habits du dimanche pour aller dans les beaux quartiers. L’oncle Auguste était le concierge de la galerie Charpentier, galerie d’art réputée située juste en face du palais de l’Elysée. En regardant par la fenêtre du premier étage, on avait une vue plongeante sur la cour et certaines fois nous avions la surprise de voir la voiture du président en franchir les grilles accompagnée de la garde républicaine à cheval.
Les expositions attiraient le Tout-Paris de la culture. Il y avait les fêtes, les vernissages et ce brave Auguste y participait à son niveau en accueillant écrivains, peintres, artistes du cinéma et du théâtre. Les repas dominicaux étaient très animés. L’oncle nous racontait des anecdotes très colorées, des détails sur les toilettes que portaient les « belles dames ». Nous visitions les expositions en dehors des horaires d’ouverture, le soir à la lampe de poche, en cachette… Que de souvenirs ! La mort de l’oncle Auguste me priverait de tous ces moments magiques qui ont construit mon imaginaire.
Les obsèques : un mot que je ne connaissais pas. Corbillard encore moins. J’étais tenue à l’écart des conversations mais j’écoutais et comprenais qu’il était question d’aller en Bretagne conduire Auguste à sa dernière demeure. Je n’imaginais pas ce que cela voulais dire mais j’étais contente car nous allions prendre le train, synonyme de vacances.
Le jour du départ nous ne prenons pas le train mais voyageons à bord du corbillard avec l’oncle. C’est moins drôle. Je voyage devant avec le chauffeur et mon père. C’est très long ce voyage. Le chauffeur s’arrête de temps en temps pour permettre à tous de se détendre un peu. Arrive le temps du déjeuner. Il connait un restaurant sympa. La cuisinière fait un coq au vin à mourir… – enfin, façon de parler-. Le corbillard s’arrête sur la place, à l’ombre des tilleuls, et la petite troupe laisse l’oncle et s’engouffre dans le restaurant. Le menu est copieux, le coq au vin à la hauteur de sa réputation. Les anecdotes sur l’oncle se succèdent, les bouteilles de vin également. Les adultes sont unanimes : c’est un très bon moment et l’on en reparlera souvent lors des fêtes de famille Lorsque nous repartons les visages sont plus détendus, il y a de la bonne humeur. Nous arriverons à destination tard le soir.
Invités à dormir par des cousins nous nous levons tôt. Toute la famille s’habille de noir. Je suis très étonnée de voir les femmes disparaitre sous des voiles qui leur arrivent jusqu’aux reins.et qui leur cachent le visage. La maison se remplit de monde, il ya des fleurs partout. Moi je n’ai pas de robe noire, c’est normal les enfants ne portent pas le deuil. Porter le deuil, c’est drôle comme expression. Est-ce-que c’est lourd le deuil ? Personne ne répond à mes questions, chacun a mieux à faire. De toute façon, je n’accompagnerai pas l’oncle, je resterai avec la cuisinière qui prépare le repas qui réunira la famille après la cérémonie. Elle a beaucoup de travail et n’a pas de temps pour moi. Je suis prévenue : je dois être sage et ne pas l’ennuyer. Je pars explorer la maison mais me fais rapidement rattraper : « j’ai dit être sage, va jouer dehors ».
Dehors c’est le jardin. Merveilleux jardin, des roses à profusion, des coquelicots, des ancolies. De belles couleurs, beaucoup d’odeurs. Je commence à cueillir des fleurs, au début quelques unes seulement, juste pour jouer à la marchande. Puis je joue à l’enterrement d’Auguste. Je fabrique des couronnes, des bouquets. Beaucoup de couronnes, beaucoup de bouquets. Je ne vois pas le temps passer, je m’amuse, je m’amuse…
J’entends des voix, la famille est de retour. Tu as été sage ? La cuisinière est catégorique : elle ne m’a pas entendue. C’est bien, je suis félicitée… jusqu’à ce que la maitresse des lieux décide de faire visiter son jardin. C’est horrible ! Qu’est-ce-que tu as fait ? Pourquoi as-tu cueilli toutes les fleurs ? Je deviens d’un coup une mauvaise fille, celle dont on ne fera rien de bon, celle qui a un mauvais fond et plus encore. Je voudrais m’expliquer, plaider ma cause : j’ai joué à l’enterrement, c’est tout. Personne n’écoute ma version des faits, pas un seul avocat de la défense ! Je suis condamnée à perpétuité et resterai dans la mythologie familiale celle qui a ravagé le jardin le jour des obsèques de ce pauvre Auguste.

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