Ne vous fiez pas aux apparences

La sonnerie triste du réveil répand ses trémolos dans l’espace d’une chambre. Jason remonte la couette au-dessus de sa tête. Il a horreur de ces réveils matinaux.

Celui-ci est hanté de questions sans réponse.

Il vient d’être nommé chef d’expédition. Il a entendu parler de célébration des tournants professionnels.

Seul dans la vie et dans cette chambre, il s’interroge ; avec qui fêter cette promotion ?

Sa titularisation a semé la jalousie comme la mauvaise herbe.

– Fallait pas compter sur moi pour te cirer les pompes ni te baiser les pieds ! a sifflé Jean, ex-fidèle compagnon de cordée.

Sous sa couette, dans cette chambre, Jason gamberge plus que jamais.

L’ordre de mission est très succinct. Il tient en un groupe nominal : « La conquête de la toison pelée ».

Il aurait bien appelé Philippe de Dieuleveult et participé à la Chasse aux trésors pour résoudre l’énigme. Mais ce temps n’est plus. Comme le dit le proverbe, « Ce qui est passé a fui, ce que tu espères est absent, seul le présent est à toi ». Et ce présent est-il un cadeau empoisonné ? Qui se cache derrière la toison pelée ? L’ours en peluche tout râpé de sa sœur ? Il a 40 ans, Teddy Bear. Ou bien est-ce un des 2 mammouths rasés qu’Hélène a suivis jusqu’à Vladivostok ?

Jason se gratte la tête comme d’autres grattent la terre. Férocement. Il cherche à faire germer les idées, laisser naître les idées, cueillir des certitudes.

Il se souvient. L’infirmière, qui venait tous les jours vérifier le pilulier de Gisèle, lui demandait

– Et toi gamin, qu’est-ce que tu feras quand tu seras grand ?

Déjà il se voyait explorateur. Son prénom le prédestinait à chercher des toisons.

Mais une toison pelée…

Et si le chef était tombé sur la tête ? Et si la secrétaire avait oublié une lettre ? Et si la toison était richement perlée ? Et si elle s’était plantée ? Et si la toison était en réalité mêlée, tapis précieux et rare ?

Jason est sûr que l’ordre de mission l’invite à ramener un trésor. Il est inconcevable qu’il en soit autrement.

Jason s’est isolé sous la couette. Il est pétrifié par le doute.

On sonne à la porte. Une fois. Deux fois. N fois.

Jason glisse un peu plus au fond de son lit.

Sur le palier l’infirmière ouvre son cahier et note : « N’ouvre pas ».

 

**

 

Rentrée au cabinet, elle appelle le Docteur Christiansen.

– Bonjour docteur, je souhaite vous parler d’Antoine Dumont, le patient en appartement thérapeutique. Je suis inquiète, il n’ouvre plus. Vous pensez monter une réunion d’équipe bientôt ? Je crois que c’est nécessaire.

Jason a écouté les pas s’assourdir, avant que le silence ne reprenne le pouvoir. Il est 15h et il n’a pas quitté son lit. La chose pelée à conquérir l’obsède encore.

Et si c’était la Montagne Pelée à vaincre comme Hillary a triomphé de l’Everest ou Meyer gravi le Kilimandjaro ? Quel serait alors l’objectif ? Ramener un caillou ? Vérifier que l’activité sismique est modérée ? Non, ça ne colle pas. On ne peut pas lui demander d’aller aux Antilles, il ne prend jamais l’avion.

Jason rabat la couette, croise les mains sous sa tête et observe le plafond.

– Toison, à quoi ça me fait penser ? De la laine, des poils. La toison pelée, c’est le surnom des chèvres tondues pour les tisserands ?

Dans sa tête sonnent les cloches et résonnent les bêlements. Il essaie de s’imaginer les caprins imberbes. Sans succès.

 

**

 

Au premier étage de l’hôpital de la fontaine, le docteur Olivier Christiansen préside la réunion d’équipe. La situation des patients du secteur est évaluée avec les différents intervenants médicaux. Infirmières et psychologues sont présentes.

– Antoine Dumont. Bon, son infirmière à domicile m’a indiqué craindre un EDM(*). Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– Eh bien il ne m’ouvre plus depuis que vous avez décidé de lui donner une lettre adressée à un prénommé Jason. Mais c’est quoi ce jeu de rôle à la con ? Il est le seul survivant du crash de l’AF482 et vous lui faites croire qu’il est un aventurier à la recherche d’une… d’une toison pelée, c’est ça ?

– Faites-moi confiance, sourit Christiansen. Je sais ce que je fais.

– Et quand il n’aura plus de benzo(**), on fera comment ? Il n’est pas assez stabilisé pour un sevrage.

– J’entends bien. Continuez de passer le voir tous les jours.

 

**

 

Très lentement, les souvenirs remontent à la surface. Jason se souvient des mains de Gisèle qui ébouriffaient sa tignasse.

– Ce ne sont pas des cheveux, c’est une toison ! souriait-elle. Tu ne veux pas m’en donner un peu ?

Jason échangeait un sourire gêné avec l’infirmière qui poussait lentement le produit dans la seringue. Gisèle ne pouvait pas supporter de chimio lourde, alors le protocole consistait en une injection mensuelle. Toujours à la même heure ; Et avec cette infirmière-là. Sa préférée.

– Elle est si douce. Avec elle, je ne sens rien. Tandis que Christine, sa collègue, elle va trop vite. Après, j’ai la nausée.

Gisèle avait gardé ses cheveux blonds et fins quelques mois, et ils s’étaient dispersés. Elle offrait sa tête dégarnie aux regards. Les foulards, c’était pas son truc.

Jason passe sa main dans ses cheveux. Ils sont lourds. Il ouvre le tiroir de la table de chevet. Aurait-il un miroir ?

Il retourne la surface réfléchissante et devine un visage hirsute, où 2 yeux se frayent un passage parmi une forêt de poils.

– Robinson Crusoë. Je suis Robinson Crusoë.

Et si c’était ça la conquête de la toison pelée ? Se raser la tête ? Un rai de lumière s’insinue entre les persiennes. C’est un signe. Jason est sur la bonne voie. Un effort surhumain le fait se lever et se diriger vers la salle de bain. Il entre dans cette pièce qu’il reconnaît à peine. La tondeuse l’attend.

La sol est tapissé d’une épaisse toison noire.

Jason tâte ton crâne, tape dessus ; cela fait un bruit de claque. C’est lisse. C’est doux.

Des pas dans l’escalier retentissent. On frappe à la porte. Une fois. Deux fois. On glisse une enveloppe sous la porte. Jason attend que les pas s’éloignent. Il se penche et ramasse la lettre. Elle contient quelques mots : « Jason a conquis la toison pelée ».

Jason secoue l’enveloppe, scrute le sol. Non, ce n’est pas vrai, on ne peut pas le laisser comme ça, sans objectif à remplir. Il a peur des souvenirs qui pourraient affleurer. Il a abandonné sa toison, Gisèle ne reviendra plus. Et après ? Quel démon va l’assaillir ?

Il retourne dans la salle de bain, ramasse les cheveux et poils tondus, et les met dans un bocal. Loreleï lui a raconté qu’on met les cendres des morts dans une urne. Lui, il met ses poils dans un bocal. Et non, il ne va pas les enterrer ni les mettre au cimetière. Il va les garder avec lui. Cela lui rappellera Gisèle, les histoires qu’elle lui racontait, les chatouilles dans le cou. Gisèle qui le consolait, qui apaisait ses angoisses dès qu’il voyait ou entendait un avion. Avant l’accident, la sœur de Jason avait tenu ces propos prémonitoires :

– Comment veux-tu qu’un machin si long et si lourd ne s’écrase pas ?

Ce fut son premier et dernier baptême.

 

**

 

Une semaine est passée. Jason accepte d’ouvrir à l’infirmière. Ils ont noué un pacte ; Jason doit prendre au moins une douche par semaine.

Et un jour peut-être, il faudra penser à redevenir Antoine.

 

(*) Épisode Dépressif Majeur

(**) Benzodiazépine

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