Se chercher

S’accroupir.

Se rapprocher du sol. Oser se poser à terre, proche de l’origine du monde.

Il se cherche.

Dans la rue il croise des gens qui chantent fort. C’est ça le bonheur ?

Dans le métro, il contemple ceux qui lisent, les lèvres prises dans un sourire lumineux. C’est ça être heureux ?

Lui, il ne tient plus debout. La pression qui grandit de plus en plus l’a conduit sur le bord du torrent. C’est là, assis sur son cœur de pierre, qu’il a pleuré. A la petite voix qui le traitait de minable, de bon à rien, il a murmuré : « Maintenant, tais-toi et écoute-moi bien ». La petite voix a continué de parler, mais plus doucement, jusqu’à ce qu’il n’y prête plus attention.

Il se cherche.

Il s’est levé et a décidé de changer ses habitudes. Demain, il ira travailler en bateau. Ce mode de transport n’est pas encore très répandu dans la ville. Il s’adaptera. Une croisière en bateau-mouche avant d’arriver dans la boîte. Tard. Mais changé.

Le jour s’est changé sur cette étrange idée d’emprunter le bateau-mouche pour aller bosser. Oui mais voilà ; le fleuve n’étant pas à côté, il a dû ramer pour l’atteindre. Arrivé sur le quai, un écriteau avertit de l’interdiction de naviguer ce jour-là. Les vicissitudes de la ville ont pollué la nappe aquatique.

Il s’assied. C’est devenu un réflexe ; un problème, une assise. Ses yeux ne fixent rien, et pourtant il voit tout. La limace qui traverse l’allée, la souris qui hésite à la croquer.

La petite voix vient réveiller de vieux souvenirs. Ceux d’un enfant qui faisait tout pour terminer avant les autres et réclamer des devoirs supplémentaires. « M’dame-j’ai-fini » était devenu son surnom. Il se met lui-même en bière avec cette pression archaïque. Cette quête de la performance n’est pas encore en hibernation. Elle est là. Présente. Ardente.

Il demande à nouveau à la petite voix de se taire. Un nuage complice s’égoutte en rythme. Chaque bille d’eau masse ses tempes, son crâne, comme le feraient des mains expertes.

Son costume prend l’eau. Une odeur d’herbe mouillée envahit l’atmosphère. Et lui, à quelle race de chien mouillé appartiendra-t-il ?

Une journée de labeur qui tombe à l’eau. Il a oublié qu’on était dimanche, et que ce jour-là, il ne travaille pas.

Il est bien sous la pluie. Le pantalon colle aux cuisses, la chemise se plaque sur son buste, la veste dégouline, ses pieds flottent dans ses souliers.

Le regard posé à un mètre devant lui, il observe les vers de terre sortir des tréfonds. Quel est donc ce rendez-vous secret qu’ils ne rateraient pour rien au monde ? Et là où il ne pleut pas, comment se rencontrent-ils ? Et quand un vers de terre croise une limace, que se disent-ils ?

La petite voix l’alerte que là-haut, ça fume un peu trop, qu’il pourrait se bouger les fesses, parce que maintenant, il pue le chien mouillé. Adieu les odeurs agréables, cela devient insupportable. Elle continue, et le prie de mettre fin à cette indécision, cette attente. La petite voix éternue, alors il répond « A tes souhaits ». Elle le remercie, et lui demande s’il a de quoi faire de la tisane de thym, car l’extinction la guette.

Assis, trempé, il ne sait plus comment rentrer. Qui accepterait dans sa rame un type en costard qui pue le griffon mouillé ?

Il se relève, et aperçoit au loin un centre commercial. Lieu béni pour acheter des vêtements secs, si les boutiques sont ouvertes.

Les escargots se sont mêlés à l’épreuve olympique du 10 cm plat. Vers de terre, limace et petit-gris ondulent plus ou moins lentement sur la terre. Il est observe. Eux, ils ignorent qu’ils sont en compétition. Lui seul le sait. Il imagine le compte-rendu de l’épreuve dans le journal l’Épique. Il prend un carnet dans sa serviette et se met à écrire n’importe quoi sur la course de la pluie.

Il invente des noms ; l’Anglais Oliver Deter, l’Espagnole Lally Mas, et le frenchie Oscar Gaux, débarqué de Bourgogne.

Un arbitre inattendu interrompt la course ; un oiseau enlève Oliver Deter. C’est alors qu’un pas pressé ne voit pas Oscar et le réduit à l’état plat de ténia.

La pluie efface les larmes qui ont inondé l’âme de l’homme assis. Il est temps de partir.

Odile a gardé les poings crispés sur les hanches. Quand il était entré, l’odeur d’épagneul mouillé l’avait frappée. Une loque. Son mari se comporte comme une loque.

– Si j’ouvre la main, voudras-tu me donner la tienne ? Murmure-t-il.

Le regard durci par la colère, Odile refuse de pardonner. Il continue de parler d’amour espérant adoucir l’épouse affligée.

Sur la table du salon, des lettres recommandées sont empilées.

– Tu pensais me cacher la vérité encore longtemps ? Le son peine à sortir de ses mâchoires serrées.

– Ah, ça… Il baisse la tête. Ce n’est rien, je vais bien trouver quelque chose.

– Cherches-tu, au moins ?

Lui, il sait qu’il se cherche.

Cela lui tourne dans la tête, il y pense tout le temps. La petite voix lui dit que plus il y pensera, moins il trouvera. C’est comme lorsque l’on a un mot sur le bout de la langue. Plus on s’obstine, moins il sort de la bouche.

Quand il était rentré, l’absence d’odeur l’avait frappé. D’habitude la cuisine parfumée d’Odile diffusait la joie dan les narines. Ce dimanche de pluie, c’est l’odeur de berger des Pyrénées mouillé qui s’impose. Le clébard mouillé que l’on préfère laisser dehors, le temps que les émanations se dissipent. Odile lui dit qu’il peut se faire à manger. Elle ajoute qu’elle sort, qu’elle a besoin de réfléchir quelques jours, peut-être davantage.

Ses jambes à lui se dérobent. Son esprit se noie dans des larmes intarissables. Il rejoint la chambre, se déshabille, enfile un sweat-shirt et un pantalon de jogging. Il met dans un sac poubelle la chemise et le costume qui ne lui ressemblent plus. Le chat Ayrton l’attend sur le lit. Il s’enroule autour de ses jambes, et le guide vers la cuisine. Il est l’heure de renouveler la gamelle, d’obtenir un petit extra. La fidélité, cela se paie.

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