Supernova

Le choc du métal contre métal résonnait dans la pièce. Le bruit des respirations était omniprésent. Tous les yeux étaient tournés vers les deux combattants. Le temps était suspendu. Personne n’osait bouger. Comme si le sort du monde se décidait à cet instant. Comme si l’issu du combat changerait toutes leurs vies. On avait allumé plein de petite bougies aux quatre coins de la pièce. Leur lumière rendait la scène encore plus mystique.

Tout à coup, au loin, le son des cloches retentit. Le bruit des épées cessa aussitôt. Les deux combattants s’affrontèrent du regard un moment puis un éclat de rire dispersa la tension. L’assemblée reprit vie et chacun vaqua à ses occupations. Les épées regagnèrent leurs fourreaux respectifs et les combattants s’approchèrent l’un de l’autre. Celui qui avait commencé à rire prit la parole :

« Ce n’est pas encore aujourd’hui que nous saurons qui de nous deux est le meilleur. »

C’était un jeune homme plutôt grand et mince. Ses cheveux bruns mi-long tombait sur ses yeux gris et son visage parsemé de taches de rousseur. Il portait la tenue traditionnelle en cuir des aspirants. Le deuxième combattant lui sourit sans pour autant se défaire de son attitude d’épéiste. La main sur la garde était fine mais abimée par les heures d’entrainement. Ses yeux verts étaient encadrés par des boucles rousses qui cascadaient ensuite dans son dos. Son visage était parsemé des mêmes tâches de rousseur que son frère et elle portait la même tenue d’aspirant.

« As-tu considéré que je n’ai pas tout donné.

  • C’est contre les règles et je te connais trop pour ne pas m’en rendre compte ?
  • Saliha, Elias, dépêchez-vous !, les interrompit une voix profonde et rocailleuse, allez vous rafraichir le maitre Loup Bleu attend tous les aspirants. »

Le frère et la sœur partirent en courant vers la source juste derrière les baraques puis vers la grande salle. De son côté, Bertrand de la Tour Blanche, maitre d’arme à l’école des aventuriers, les regardait faire. Il secoue la tête avec un petit sourire en coin. Ces deux là ne rataient jamais une occasion de se défier ou d’essayer de prouver qui était le meilleur en tout. Il se souvenait encore de la première fois où il les avait vu. Elias était venu participer à la sélection accompagné de sa sœur déguisée en garçon. Le subterfuge avait presque réussi mais ses longues boucles rousses s’étaient échappées de son capuchon et tout le monde avait alors vu ses traits fins de jeune fille. Après de longues discussions et l’affirmation d’Elias qu’il ne viendrait pas sans sa sœur, le conseil avait accepté d’intégrer Saliha dans le cursus des épéistes. Depuis, elle n’avait de cesse de prouver sa place et sa supériorité. Bertrand avait toujours trouvé ridicule cette division des sexes : les femmes à l’arc et les hommes à l’épée.

Il se dirigea lui aussi vers la grande salle pour assister à la réunion. Il passe la porte et se dirigea vers le pupitre des professeurs. Il les salua tous d’un signe de tête et prit place. Au premier rang, Saliha et Elias étaient attentifs. Aucun des deux ne parlaient contrairement à leurs camarades. Ils avaient compris. Ils savaient que ce moment était important. Le maitre Loup Bleu entra alors et le silence s’imposa. Personne ne connaissait son vrai nom mais chacun savait que sa démarche lente et bancale ne reflétait aucunement ses capacités à l’épée. Il se plaça derrière le pupitre et observa chacun des aspirants. Il doutait que tout cela soit une bonne idée mais il n’avait pas le choix. Le roi et les chevaliers lui avaient ri au nez. La légende n’était que cela pour eux mais lui se souvenait d’une époque où c’était une réalité. A l’école des aventuriers, personne n’avait émis d’objection mais il lisait le doute dans leurs yeux. Il chassa ces pensées puis se racla la gorge :

« Pour beaucoup d’entre vous la formation s’achève bientôt. Il vous faudra alors faire vos preuves dans le vrai monde. Pour deux d’entre vous, l’opportunité va se présenter plus tôt. Une quête urgente se présente devant nous, et vous êtes les seuls à pouvoir la mener à bien. Cet après-midi, un tournoi se déroulera. Le gagnant pourra choisir celui qui l’accompagnera. »

La salle s’anima alors. Les conversations fusaient de toutes part. Loup Bleu dû frapper sa canne au sol pour ramener le silence.

« Reposez-vous et le tournoi commencera quand le soleil sera au plus haut. »

Saliha et Elias se regardèrent et tous deux savaient que ce serait enfin le meilleur moyen de connaitre le meilleur de la fratrie. Contrairement à leurs camarades, ils ne se précipitèrent pas dehors. Ils se dirigèrent lentement vers la clairière où ils savaient que se tiendrait le tournoi. Ils s’assirent l’un à côté de l’autre. En silence. Ils connaissaient bien le pouvoir du silence. Celui-ci leur permettait une concentration ultime sans pour autant empêcher la communication du corps. Ils avaient passé toute leur vie à deux. Les mots étaient devenus superflu pour les choses importantes.

Quand le soleil frappa le centre de la clairière, tous étaient rassemblés et prêt à se battre. Pourtant sans surprise, le dernier combat s’engagea entre Elias et Saliha. Comme le matin, aucun des deux ne laissait de terrain à l’autre. Jusqu’à ce que la sueur ne perle de leur front, que leurs bras se transforment en gelée et que Loup Bleu ne leur accorde à tous les deux la victoire.

Une victoire un peu amère se disaient-ils tous les deux en attendant dans le bureau du maitre.

« Tu aurais été mon choix, murmura alors Elias

  • Toi aussi, répondit Saliha. »

Ce moment d’amour fraternel fut interrompu par l’ouverture de porte. Loup Bleu et Bertrand entrèrent alors. Tous les deux avaient la mine grave et solennelle. Elias se retint de faire une blague pour alléger l’atmosphère. Et Saliha l’observait du coin de l’œil, le coude prêt au moindre écart. Loup Bleu s’assit derrière son bureau et Bertrand resta debout à côté. Il observait le frère et la sœur. Il gravait leurs visages dans son esprit. Il voulait se souvenir de ses meilleurs élèves. La peur et le doute étreignait son cœur et son esprit mais il avait appris à faire confiance à Loup Bleu. Celui-ci cherchait dans ses papiers, silencieux. La tension de ses épaules laissait deviner son état d’esprit. Ayant trouvé ce qu’il cherchait, il prit le parchemin et commença :

« Vous êtes et de loin les meilleurs de la formation. Votre compétition fraternelle vous a toujours poussé en avant. Pousser à développer encore plus votre talent naturel. Saliha, l’école y aurait perdu si elle était restée obnubiler par les traditions. Elias, ta loyauté et ton courage te mèneront loin. »

Le frère et la sœur commençaient à perdre patience. Ils voulaient connaitre cette grande quête. Indifférent à leur sentiment, Loup Bleu continua :

« Je sais que vous avez les capacités de vous débrouiller. En êtes-vous prêt, c’est une autre histoire. Mais nous n’avons pas le temps de le découvrir. Vous êtes les seuls à pouvoir aller au bout. Les seuls à essayer. Plus personne ne croit, ne me croit. »

Loup Bleu marqua alors une pause et tendit le parchemin vers les deux aspirants. Elias le prit.

« Je veux que vous retrouviez un artefact. Cet artefact est le seul à pouvoir nous aider, nous sauver.

  • Nous sauver de quoi, interrompit Elias en levant les yeux du parchemin qu’il ne déchiffrait pas.
  • De Supernova. »

Elias éclata de rire en entendant ses mots. Le vieux maitre se moquait d’eux forcément. De son côté, Saliha sentit quelque chose se remplir et se vider, se faire et se défaire en elle. Quelque chose apparaissait à la lisière de son âme. Un souvenir, une idée, un rêve. Elle s’empara du parchemin et le scanna du regard. Elle resta interdite devant le schéma. Le souvenir enfla et s’empara de son esprit et de ses pensées.

« Comment s’appelle cet artefact ?, demanda-t-elle soudain.

  • Saliha, tu ne vas pas croire ce vieux fou. Il nous envoie juste dans une chasse au trésor imaginaire, s’exclama Elias inconscient du trouble de sa sœur.
  • C’est le matricule des Anges, répondit Loup Bleu sans se formaliser des paroles du jeune homme, tu le reconnais n’est-ce pas ?
  • Oui, mais je ne comprends pas. Comment ? Pourquoi ?, questionna Saliha alors que son esprit s’ouvrait un peu plus.
  • Une prophétie raconte qu’à l’aube de la fin du monde ou Supernova, les descendants des Anges reviendraient nous sauver. Et que pour les trouver, il faut d’abord trouver le matricule des Anges. Une ancienne tablette révélant le nom et la descendance des Anges originels.
  • Les Anges sont un mythe, interrompit Elias.
  • L’inexistence d’une chose n’en fait pas un mythe. La disparition non plus. L’oubli est bien dangereux parfois. Mais je n’ai pas oublié et aujourd’hui, c’est à vous de me croire.
  • Je vous crois maitre, dit Saliha d’une voix douce. »

Son frère la regarda alors interdit. Il savait qu’elle avait toujours voulu croire aux légendes. Son monde imaginaire était bien plus développé que le sien. Mais les légendes n’étaient que des histoires, des leçons. Rien de plus. Il utilisa alors leur connexion pour la sonder. Dans le vert de ses yeux, il reconnut les prairies et les forêts de leur enfance. L’éclat dur des épées qui s’entrechoquent. La douceur des éclats de rire. Et là, au creux de son esprit, à la lisière de sa compréhension se trouvait une part d’elle qu’il ne connaissait pas. Un regard nouveau sur le monde où la peur et l’espoir s’emmêlaient. Au centre de ce nouvel état de conscience se trouvait une pierre plate gravée. Elle ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait et pourtant au travers des yeux de sa sœur, il la connaissait intimement. Saliha sourit et lui tendit le parchemin. La voix de leur père résonna alors dans son esprit. « Protéger le matricule est un devoir et un honneur. » Une voix oubliée, enfoui au plus profond de lui.

« Tu comprends maintenant, lui demanda sa sœur.

  • C’est vrai. Tu te souvenais ?
  • Non, mais mes rêves oui. »

Bertrand et Lou Bleu observait l’échange entre le frère et la sœur. Et le vieux maitre commençait à comprendre que le hasard n’existe pas. Ils étaient destinés à cette tâche. C’était leur honneur et leur fardeau. Saliha l’apostropha alors :

« Pourquoi nous envoyé maintenant ?

  • Parce que les premiers signes sont apparus. Supernova est proche.
  • Quels signes ?, demanda Elias.
  • Au crépuscule de l’humanité, l’oubli enveloppera le monde, l’air changera de sens et les arbres murmureront entre eux, récita Bertrand. »

Loup Bleu le regarda alors étonné.

« Quoi ! Moi aussi je connais les légendes, répondit Bertrand en haussant les épaules.

  • Qu’est-ce que cela veut dire ?
  • Que le temps presse ! »
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