La crise ordinaire

Ça se présentait mal, très mal. Le Wagon du métro s’était présenté couvert de tags, de gros tags boursouflés aux couleurs qui jurent. Affreux. Elle avait horreur de ça. Ça la révoltait. Pire, ça la révulsait. Mais comment notre société pouvait ainsi laisser faire de tels voyous ? Que faisait la police ? Pourquoi ces tagueurs n’étaient-ils pas en prison ? Avec une condamnation à rembourser les frais de nettoyage, quitte à y passer le reste de leur vie ? Au moins ça les dissuaderait de recommencer. Et puis on était dans le seizième, quand même ! Pas à Mantes-la-Jolie ! Tout fout le camp. A quoi servait donc la taxe d’habitation délirante qu’on lui extorquait chaque année ?

Mais malheureusement, ces tags sur le wagon, ce n’avait été que le début. Et ensuite, ça n’avait fait qu’empirer. Le Wagon de métro était bondé. Elle était monté quand même, parce qu’elle était déjà en retard, manquant se faire coincer par la porte, et obligé d’avoir contre sa hanche, fortement appuyé, les parties génitales de son voisin…

Pour oublier tout ça, elle s’était lancée dans sa prière du matin. Les formules défilaient dans sa tête, mais elle n’arrivait pas à se concentrer, car les stations, elles, ne défilaient pas, pas du tout. La rame était désespérément lente, un escargot, et ça commençait à la mettre en rage. Elle aurait dû s’en douter qu’il ne fallait pas monter dans cette rame ! Les affreux tags, c’était un signe ! Elle aurait mieux fait de ressortir pour essayer une trottinette électrique.

Bon, c’est vrai, la dernière fois, quand elle avait essayé de louer un vélo, en « free floating » (flottage libre !) comme on dit maintenant, elle s’était pris une amende de 50 euros, pour une obscure histoire de stationnement interdit pour le vélo en dehors de Paris. Alors qu’elle était juste de l’autre côté du périph. Rien, ni personne, ne l’avait prévenu de cette limitation. Et elle s’était fait avoir, comme une bleue, qu’elle était d’ailleurs. Ah lui faire ça à elle, qui respectait toujours toutes les règles, avec le plus grand scrupule ! Quelle bande d’escrocs ! Elle en avait même juré ce jour-là « Vertudieu ! », et, en plus en utilisant le nom de Dieu, quel blasphème !

Ça s’était passé il y a un mois maintenant, et elle en rougissait encore de honte et de culpabilité. Et il ne faudrait pas la provoquer beaucoup sur le sujet pour qu’elle se mette à rugir.

Allons…ça y est, la rame s’était arrêtée complètement…entre deux stations. Un message dans les haut-parleurs, à moitié incompréhensible, signalait apparemment un arrêt de durée indéterminée. Elle commençait à se sentir mal, très mal. Impossible de rester zen. Elle allait être vraiment en retard. Presque une demi-heure. Et son chef qui ne manquait pas de la charrier dès qu’elle avait trois minutes de retard ! Quel casse-pieds celui-là ! Elle l’enverrait bien rôtir en enfer, à petit feu surtout, pour que se souffrances durent une éternité, et surtout sans qu’il ne tombe dans les pommes.

Crotte ! Zut ! Tomber dans les pommes ! Mais c’était ce qui risquait de lui arriver, maintenant ! Ici ! La température dans le wagon montait, l’air commençait à manquer. Elle sentait sa circulation sanguine ralentir. Ça lui arrivait de temps en temps. La dernière fois, c’était il y a trois, … au Crazy Horse. Elle s’était laissée entraîner là par son fiancé, qui lui-même suivait son chef et ses collègues dans une soirée d’entreprise. Elle en avait encore honte, d’ailleurs. Et c’est donc là qu’elle était tombée dans les pommes, ou qu’elle avait fait un « malaise vagal » pour prendre les termes médicaux. La chaleur, le bruit, la foule, le manque d’air, l’heure tardive, tout cela avait contribué… mais surtout la honte, la gêne, le malaise devant cette version de la femme, la danseuse, enchaînant les pauses lascives et les mouvements à connotation sexuelle. C’était insupportable. On aurait dit une orgie consacrée au Dieu Pan.

Que se passait-il là maintenant, qui la ramenait dans le wagon de métro. Ah oui, c’était son voisin. Il bougeait, et donc ce qu’elle sentait bouger contre sa hanche…c’était bien toujours son sexe…le voile blanc lui passa devant les yeux…Jésus Marie Joseph !

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