Pauvres de nous

Pendant dix ans, il est venu tous les étés. C’était dans les années 50. Et je me souviens que l’année 65, c’est l’année du mariage de mon frère, on avait fait la noce ici à l’hôtel, c’est pour ça que la date m’est restée en tête, j’ai dit tiens, il n’a pas réservé, qu’est ce qui se passe ? On ne l’a jamais revu. Il arrivait le 1er juillet et il repartait toujours avant le 20. Je me le rappelle parce qu’en lui faisant son compte je lui disais toujours Monsieur, -il avait un nom qui commençait par Jac puis qui se continuait avec plein de C de Z et de K, impossible à prononcer, alors entre nous on l’appelait Monieur Jacky, mais bien sûr à lui on disait juste Monsieur-, donc je lui disais Monsieur, vous allez manquer la fête votive ! Il souriait avec l’air de s’excuser, et puis il me payait.
Il demandait toujours la même chambre, la 18, qui donne sur le lac, celle au petit balcon que vous voyez là-haut, au coin, au deuxième étage. Malgré les années, on n’a pas su grand-chose de lui, avec le peu qu’il montrait. Il ne parlait pas guère, bonjour, merci, bonsoir. Ah pour ça il était courtois, il avait de bonnes manières, et toujours délicat avec les dames qu’il croisait, à courber la tête pour les saluer et s’effacer pour les laisser passer. Il faisait plus jeune que son âge. Je ne lui aurais jamais demandé quel âge il avait !, mais les papiers sont les papiers, il faut bien les remplir, à l’arrivée.
Chaque matin, il était levé avant tout le monde, Alice pourrait en témoigner. Parfois il la précédait et quand elle revenait de la ferme avec le lait frais des petits déjeuners, elle le trouvait déjà là, assis devant le lac sur la première marche de l’escalier du ponton. Il faut vous dire, le matin quand le soleil se lève, c’est le paradis. L’eau scintille, ça fait des reflets qui dansent, on en est tout illuminé. C’est le plus beau paysage du monde.

Il s’asseyait là. Il ne bougeait pas. On ne l’entendait pas. Peut-être qu’il pensait, ou alors il se laissait juste chauffer par la lumière. Il restait un bon moment, puis il se levait, il longeait la barrière et rejoignait la salle à manger par le chemin de la terrasse. Les jours de pluie, il marchait de long en large sur la rive, puis il rentrait et prenait son café. Il le commandait toujours brûlant et très noir.
Ah, si nous avions su. Mais il ne nous a jamais rien dit. Comment voulez-vous, nous sommes de simples hôteliers.
Souvent, après le petit déjeuner, il me demandait de lui préparer un casse-croûte, et il s’en allait pendant de longues heures. Il était vêtu pour la montagne, grosses chaussures, un bâton de marche et un blouson de pluie, –on ne sait jamais, ici le temps est souvent incertain, sauf sur le rivage bien sûr, il faut vous dire qu’au bord du lac, nous avons un microclimat, notre hôtel est vraiment bien placé.
Un jour il m’a demandé le chemin de Noyal, le village qui se tient là-haut, derrière la colline, le long de la frontière. Une autre fois, les sentiers qui permettaient de passer sur Suisse. On a eu parlé de fleurs, il avait trouvé des lis martagon. Je lui ai demandé, pour les bouquetins mais il n’en avait pas vu.
Non, non vraiment, nous ne savions pas qu’il avait eu une petite fille. Montrez-moi. Cette photo est assez floue, on ne la distingue pas bien. Quel âge peut-elle avoir ? Elle paraît bien mignonne. En brune, elle a des allures de notre Claudine, qui est née en 40 pendant la drôle de guerre.
Ah ! Quelle période, quelle période ! C’est donc pour ça qu’il était seul. Avec cet air toujours sérieux et pas causant.
C’est par une lettre de sa sœur que nous avons appris sa mort et toute sa triste histoire. Il venait de Tchécoslovaquie, je crois que je vous l’ai dit. C’était un jeune journaliste mais aussi un poète, il paraît que dans ce pays tout le monde est plus ou moins poète. Alors il était marié, sa femme était infirmière il paraît, ils venaient d’avoir une petite fille. Ils étaient juifs vous comprenez. Ils ont dû fuir, ils sont arrivés jusqu’en France, ils se sont d’abord réfugiés près de Vichy, où ils ont vécu quelques mois. Et puis de nouveau ils ont dû partir. On leur a dit, allez sans votre fille, un couple avec enfant ça attire l’attention. On s’occupera d’elle, elle vous suivra, avec un groupe d’enfants qu’on doit faire passer en Suisse près du poste de Noyal.Vous connaissez la suite. Lui et sa femme sont passés. Et les gamins, ils ont été arrêtés, à 200 mètres à peine de la frontière, et emmenés à Auschwitz. Quelqu’un les avait vendus. Ah ! Quelle période, pauvres de nous ! Après la guerre, ils ont attendu, attendu, attendu, et puis quand ils ont su, la femme s’est laissé mourir de chagrin. Lui, il a continué à vivre. Il est venu pendant dix ans chercher des traces de sa fille, des témoignages, et peut-être retrouver ceux qui avaient vendu les mômes. Quand il en a eu fini, quand il a eu tout compris, qu’elle ne reviendrait pas et que le plus beau paysage du monde ne vous protège de rien, il est rentré chez lui et il s’est suicidé.

Pauvre de nous, pauvre de nous.
Alors il reste ses poèmes. Je vous remercie, on ne lit pas beaucoup, vous savez, on est de simples hôteliers, et puis on se fait âgé, les yeux fatiguent, mais je vous remercie bien, oui, je vais les lire, ses poèmes, je vais les lire.

Pauvre de nous, pauvre de nous.

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