Tokyo

Ici la vie semble éclatée comme dans un kaléidoscope, le réel fait de morceaux suturés les uns aux autres, dissemblables mais en harmonie. Un cadavre exquis bien vivant. Une multitude d’images qui se succèdent dans mon cerveau transplanté, choqué, en dehors de tous ses repères. L’heure est différente, le jour et la nuit se sont inversés le temps du voyage. Après le sas de l’avion, le choc des lumières vives, des carrelages brillants et ce jour qui n’en finit pas. Les nuits où l’on ne dort pas, à contempler du fond du désespoir le plafond de la chambre d’hôtel, sur fond d’air conditionné qui pulse lentement. Par la fenêtre, les lumières sont froides, distantes et la rue est quarante étages plus bas. Le réveil en sursaut à midi, quand on a enfin pu s’endormir. Il faut sortir, groggy, dans les rues où le passage ne semble jamais s’interrompre. Prendre garde à tout inverser, doubler par la droite et attendre à gauche. Tout est à l’envers, à commencer par ma tête et mon corps. Il devrait être l’heure de déjeuner, mais je n’ai pas faim. S’engouffrer dans le métro, aller chercher d’autres images, ailleurs que les gratte-ciels et les échangeurs. Je n’ai jamais été aussi loin ni été aussi seule, ici chacun semble dans sa bulle. Je sais que l’on m’a vue mais l’on ne me regarde pas. Où descendre? Suivre la ligne circulaire et cocher les quartiers sur son plan. En retenir quelques images. Des impressions. La grande statue d’araignée en bronze devant le centre commercial. La petite gare de style Tudor, coincée entre les magasins clignotants et le sanctuaire hiératique. Le passage piéton et sa mécanique bien huilée à laquelle je me mêle sous les immenses écrans. Les verres de limonade au gingembre à côté de la boutique de robots. Les petites rues perdues, tranquilles, si loin, avec leurs maisons en carton-pâte, où une grand-mère m’avait préparé des spaghettis à la tomate. La fumée de l’encens, la laque rouge des piliers, la pièce contre l’augure, je repars avec mon rouleau de papier qui me compare à un poisson à contre-courant. La chaleur brûlante des bains, où je fais une tête de plus que tout le monde. Les comptoirs où je mange seule, avec les autres, le plat fumant commandé à une machine automatique. Les tristes pandas du zoo, qui m’ont l’air aussi absents que moi de l’autre côté de la vitre, entourée de ces enfants tous habillés pareil, ma glace fondante à la main. La petite musique du métro, la foule, tout ce que je ne comprends pas, les odeurs de nourriture partout qui m’assomment, ces bruits et ces sons qui ne m’abandonnent qu’une fois refermée la porte sur ma cellule, comme une abeille dans une autre ruche que la sienne, condamnée à encore une nuit d’insomnie.

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