Le châle

En un mois tout a été réglé. Leur maison a trouvé sans mal un acquéreur. En quelques semaines tout à disparu, vendu aux enchères, dispersé. En une journée leur vie a basculé lorsque leur père a raté un virage sur une route accidentée de Provence. Les cigales ont continué à chanter mais pour Jean et Saskia l’impensable est devenu réalité.

Dès le soir de l’inhumation  de leurs parents Irina les avait emmenés chez elle. C’est ainsi qu’ils s’installèrent au troisième étage de cette grande maison prétentieuse où les grilles des fenêtres jetaient des ombres sur les murs.  Une angoisse de bête traquée envahissait leur vie, désespérant leurs matins, ruinant leurs soirées. Très vite ils ont compris qu’ils allaient passer de nombreuses années chez cette sœur de leur mère dont leur père, qui ne l’avait jamais appréciée disait: »qu’elle grenouille de bénitier, elle passe sa vie sous les bulbes dorés! « . Plus tard Jean comprendra qu’elle les avait recueillis plus par devoir, par charité que par affection. Elle se prétendait aristocrate, «   vos arrière – grands-parents étaient d’authentiques russes blancs, ne l’oubliez pas » clamait- elle dans les réunions familiales, ce qui en amusait plus d’un. L’oncle Étienne, lui, abhorrait les conflits et prenait bien soin de ne pas contrarier sa femme, tout en essayant de gâter un peu sa nièce et son neveu.

A quinze ans, malgré la tristesse et le chagrin Jean, qui avait été un gamin malicieux, devint un adolescent facétieux et ouvertement novateur dans le domaine de la blague. Il jouait des tours, inventait des situations explosives et semait sur son chemin des petites vengeances qui lui tenaient chaud.

Au cours d’un week-end en à la campagne il avait rempli d’un bon paquet de bouses de vache la gibecière de sa tante. Elle s’en rendit compte juste au moment où elle voulait fourrer à l’intérieur Un pauvre lapin qu’elle venait de tuer. Son hurlement déclencha chez Saskia et son frère une joie échevelée, irrésistible.

Et puis un jour un châle disparut. Une merveille de tissu soyeux et de couleurs chatoyantes, une merveille rapportée du Cachemire par Étienne et qui faisait l’orgueil d’Irina. On fouilla partout, on émit des hypothèses. «  tu l’as oublié dans un taxi, dans une salle de cinéma… ».le châle demeura introuvable , Irina inconsolable, les neveux silencieux.

des années plus tard Saskia reçut du Vietnam où il passait des vacances un carte de Jean:

salut Saskia,

Mon nomadisme, mon élan, mon imagination m’ont amené au Vietnam. Quelle chaleur! Les vietnamiennes sortent des rizières, vêtues de blanc, impeccables.c’est un pays de lumière. Dis à tante Irina que je lui ai acheté un dé émaillé, fabriqué par des communistes, ça lui fera plaisir !

je t’embrasse et te dis au mois prochain. Ton frère qui t’aime. Jean

ps: Irina n’a toujours pas retrouvé son châle ?

quelques années plus tard, après l’enterrement de leur tante, alors que toute la famille réunie autour d’un bon vin chantait ses louange-quand on meurt on devient magiquement parfait-, Jean emmena sa sœur au fond du jardin. «  peut-être qu’il reste encore quelques lambeaux du châle, sous le compost où je l’avais enfoui! » « ç’était donc toi » dit Saskia en riant de bon cœur,. « Tu sais, je m’en suis toujours doutée. La voilà morte la vieille chipie. Notre enfance est bien finie. Allons embrasser nos cousins! »

 

 

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