Mina

Si vous étiez venus passer quelques jours chez ma grand-mère paternelle, dans sa petite maison en Normandie, vous n’auriez d’abord trouvé qu’une jolie dame au cheveux gris tournés en chignon, vêtue d’un grand tablier bleu. Elle répondait au prénom un peu désuet de Georgina mais toute une ribambelle de petits enfants, neveux, nièces, cousins, cousines, sœurs qui l’adoraient, l’appelaient affectueusement Mina. Donc vous auriez pensé, mamie Mina fait de sacrées bonnes tartes aux cerises, aux pommes ou aux abricots selon les saisons ».

Un peu observateur vous auriez compris qu’elle régentait sa maisonnée, mari compris avec du fer dans le velours. Vous auriez discuté un peu plus avec elle, par exemple au petit déjeuner fleurant bon le café et la brioche. Tout en parlant de politique, sa grande passion, elle vous aurait glissé : »mon garçon ou ma fille, ne te laisse jamais dicter le chemin à prendre, écoute ton cœur, ton intelligence, tes tripes ». Vous auriez écarté votre chaise de la sienne pour la regarder un peu mieux.. vous auriez découvert la détermination de son œil gris- vert, entendu la fermeté de sa voix. Voilà vous y êtes, vous avez bien compris que Mina n’avait d’une petite grand-mère tranquille dans sa cuisine que l’apparence des idées préconçues. Le troisième soir, si vous aviez insisté un peu, en sirotant un calvados, elle vous aurait peut-être raconté la grande histoire de sa vie, elle vous aurait transporté dans un autre temps.

Elle a dix- huit ans, elle marche sur la pelouse qu’il vient de ratisser. Elle s’arrête un instant, le regarde, le détaille avec une certaine impudeur. C’est l’hiver. Lorsqu’elle arrive à sa hauteur, elle immobilise derrière lui et l’enlace sans ôter ses gants. Il se retourne et lui plante un baiser. Un baiser que quelqu’un a vu à la troisième rangée de fenêtres. « Georgina, tu rentres immédiatement, dévergondée, tu resteras dans ta chambre ce soir ». Il s’est mis à neiger, lui, il a disparu derrière les arbres. Elle tape le talon de ses bottines sur les dalles de l’entrée. Sa mère la rattrape, une gifle claque. Georgina ne pleure pas, elle regarde sa mère droit dans les yeux. Elle est jeune, son cœur et son corps vivent une effervescence éblouissante.

Elle n’a pas lu « l’amant de Lady Chatterley » , elle n’a sans doute pas lu beaucoup de livres mais elle est indomptable. Cet homme là elle le veut, elle le gardera toute sa vie. 1914 il part à la guerre. Elle l’attendra malgré la colère de ses parents. « Georgina, tu n’y penses pas, un jardinier, un enfant de l’assistance publique! ». Devenue majeure, elle l’a épousé son jardinier, au cours d’une permission, avec deux témoins.. Il est reparti vers la grande boucherie mais il a eu la chance de survivre. A son retour ils ont fait mon père.

Quelques jours avant de mourir elle nous a dit à brule- pourpoint, à nous ses petites filles : « moi j’ai toujours voté Arlette Laguiller, quand on fait toujours ce qu’on attend de vous, on devient idiote. »

 

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1 réponse à Mina

  1. Emmanuelle P dit :

    C’est une très belle histoire, Monique. Merci à toi. Georgina-Mina mérite d’être connue.

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