Remonter des abysses

Remonter des abysses où il est possible de se sentir bien, paisible, au calme. Pas un bruit hormis le battement de son cœur. Pas une caresse hormis le mouvement de l’eau sur sa peau. Pas d’horizon car tout est bleu, d’un bleu profond. Pas une odeur hormis celle de l’eau iodée. Remonter des abysses quand on a goût à rien, à quoi bon ?
Bastien y était bien, c’était son univers sans fin. Il descendait avec masque et tuba, avec bouteille à oxygène. Depuis peu, il plongeait en apnée. Il aimait ce sentiment furtif où la seconde d’après pouvait lui être fatale. Défier les éléments, déjouer le destin, frôler la mort dans un plaisir infini. Il voulait mourir comme ça, sous l’eau, dans l’eau.
Il avait cherché à savoir pourquoi. Un jour qu’il caressait les dauphins, une image nette se fit dans son cerveau : le seul moment de sa vie où il avait été bien, protégé du monde, c’était dans l’eau, dans le ventre de sa mère. Du jour où il en était sorti, il avait cherché à reproduire cette sensation de paix, de sécurité et de bien-être.
Bébé, il n’aimait pas trop dormir mais pouvait passer des heures dans son bain. Lorsqu’il était plus grand et qu’il se promenait en forêt, il suivait le vacarme du torrent, le clapotis d’une source, la mélodie d’une rivière. Dans ses plus beaux souvenirs, il y avait, au détour d’un arbre, une clairière qui menait à une cascade tonitruante. Il y passait le reste de sa journée, glissant devant, derrière, dessous, s’assourdissant de toute cette eau d’un reflet vert.
Étudiant, il avait été plongeur plutôt que cuistot. Mais cette eau sale ne lui suffisait pas. L’eau chlorée de la piscine non plus. Il fallait qu’il s’échappe. Les jours de pluie, il était seul sur le balcon, le visage offert au ciel. Il ouvrait la bouche, tentant d’avaler cette eau du ciel.
Remonter des abysses, il savait qu’il devrait le faire un jour donné, le jour où sa paume rencontrerait une autre paume douce. Ce jour-là, ils se tiendraient la main et d’une petite falaise sauteraient à pieds joints dans les vagues et l’écume mousseuse d’une journée de juin.

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