Rencontre au bout de la route

Assis par terre dans l’angle de la pièce il tenait dans ses mains violettes de froid la bouilloire au ventre joufflu qu’il avait trouvée posée sur le poêle.

Entré par hasard et par effraction dans le chalet de bois il respirait à petites goulées et, après le blanc lumineux et nacré de la neige, son regard embrassait les couleurs : le brun boueux du sol, les flammes rouges de l’âtre, les rais de poussière bleu azur au travers des persiennes.

Un grand coussin gardant la marque d’un corps, un calendrier de l’avent pendu à un clou, une carafe d’un vin un peu trouble sur la table, … la maisonnette n’était pas abandonnée !

Trop fatigué pour bouger il accepta le risque de se faire surprendre. Trop de lieues parcourues dans le froid, trop de rêves brisés, trop de jours sans espérance, … il était à bout, au bout de sa route.

Alors, ici ou ailleurs !

Ennemis vindicatifs ou hôtes accueillants, on verra bien …

Dans le cadre de la porte restée ouverte, alors qu’il plongeait doucement dans un sommeil léger, il vit se tenir une silhouette toute de blanc vêtue, les bras chargés de fagots pour le poêle, … une fée ? un ange ? non ! des chaussures usées dépassaient de sa longue robe à vrai dire un peu en haillons (ce qu’il voyait, maintenant, bien éveillé), une doudoune vert sapin réchauffait ses épaules.

« Bonjour, j’habite ici, et vous ? »

« J’habite ici derrière la lune bleue, en face de l’arbre aux hiboux ; j’y suis bien, quelquefois un peu seule, alors tu es le bienvenu.

Tu t’arrêtes un moment pour te reposer ? tu es en route vers quelque part ? »

Pas encore remis de ce premier discours il cligne des yeux, la regarde du fond de son rêve, et cherche ses mots :

« Tu es comme un songe, une apparition ! Ca n’existe pas quelqu’un qui t’accueille dans sa maison comme ça, sans questions, sans passeport, sans peur ! Il faut que tu me laisses un peu de temps pour comprendre ce petit miracle que tu dessines dans ma vie. J’ai beau regarder dans mon passé, je ne connais rien de pareil. »

« Prends ton temps ! moi j’ai faim et il y a ici, entre fourneau et frigidaire tout ce qu’il faut pour deux. Tu sais croire en la réalité de mets réchauffés au coin du feu ? voyons s’ils alimentent ou dissipent ton rêve »

 

 

Une soupe chaude, un verre de vin de la carafe, une potée gouteuse, et il retrouve qui oscillent dans ses yeux à elle des images qu’il parvient à mettre en mots …

 

« Je viens de loin, je crois ; je me suis perdu comme dans une ronde infernale. J’étais parti à la recherche de mon frère, un vagabond comme moi, de villages en maisons, je suis sa trace… c’est mon petit frère et je suis dépassé par ce qu’il fait de sa vie.

Moi je suis un calme, un doux, un gentil, lui il court, il a des idées nouvelles tout le temps, on dirait qu’il les cueille aux arbres. Je reste assis par terre quand il gravit des montagnes, part à la rencontre du ciel, prétend avaler l’univers…

Je suis si fatigué, si petit quand lui est si grand »

 

« Alors toi le calme, le doux, le gentil, tu es venu te poser chez moi ?

Si tu es calme, je suis l’eau qui court

Si tu es doux, j’ai la rudesse de l’écorce de l’arbre

Si tu es gentil, le suis-je ? »

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