L’arrosoir du jardin

Cette année, la glycine a tellement poussé que l’amoncellement des grappes fleuries et l’embrouillamini de ses tiges enroulées sur elles-mêmes et couvertes de feuilles a dégouliné le long du mur et absorbé une partie des objets disparates qui, souvent, aboutissent là dans le jardin des grands-parents. C’est comme ça que grand-père a perdu son arrosoir et qu’il a massacré notre dimanche.

Les enfants se sont fait disputer, toujours à jouer avec les outils de jardin et à ne rien ranger, ces monstres. Mais ils se sont défendus avec tant de sincérité qu’il a bien fallu les croire. Mimi avec sa salopette éléphant était la plus touchante des trois, sa petite bouille d’enfant espiègle renfrognée au-dessus d’un Dumbo, oreilles au vent, qui s’envolait sur son plastron. Et avec ça, toujours pas d’arrosoir, par cette chaleur !

Le chat, couché sur les dalles sommeillait en ronronnant, insensible à l’atmosphère agitée. Quelle affaire pour un simple arrosoir, semblait-il ronronner. Qu’ils arrosent avec mon écuelle, ça ira bien !

Mais Pépé en a fait une affaire de principe : c’est son arrosoir ou rien. Le coquemar en cuivre, le chaudron à confitures, la cocotte-minute Seb, les louches de toutes les tailles, on lui a tout proposé, Mimi lui a même apporté sa dînette. Mais il n’en a pas démordu. Tout le monde en a pris pour son grade, le désordre des enfants, l’étourderie de Mémé, il haranguait si fort qu’on l’aurait cru armé d’un haut-parleur, comme le père Poupard à la fête de la St Laurent.

Qu’il la mette en veilleuse, Pépé, grommelaient les jumeaux terrés dans leur chambre et qui n’osaient plus sortir, même si pour une fois ils n’y étaient pour rien.

Mémé sermonnait son têtu de mari. Voyons Jacquot, tu te donnes en spectacle, on va bien le retrouver, cet arrosoir, au pire, on demande aux voisins.

Ça, jamais ! s’était écrié Pépé mais où est donc passé ce foutu machin ? J’ai retourné l’appentis, la cave, le garage ! C’est une malédiction !

Tes boutures vont crever, avait-il ajouté dans l’espoir d’entrainer la pacifique Mémé dans sa mauvaise humeur.

C’est la première fois que cet arrosoir disparait ! Tu ne trouves pas ça bizarre, toi ?

Mémé temporisait, elle connaissait son bourru de Jacquot. Elle était à la cuisine, avait fourragé dans les placards, préparé le gouter des enfants et discrètement, avait rempli une bouilloire qu’elle avait vidée petit à petit sur ses boutures. Une goutte d’eau était tombée sur le chat qui s’était ébroué, s’était levé et s’était éloigné, hautain. De la cave on entendait résonner la voix courroucée de Pépé. Soudain le tonnerre avait grondé, et tandis que la pluie s’abattait sur le jardin, de grandes bourrasques avaient fait chavirer les ramures, avaient soulevé la glycine et libéré l’arrosoir.

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