À petit feu

Charles faisait crépiter le feu. Il poussait les brindilles avec un bout de bois. Il fixait le cœur de la flamme. Son corps se réchauffait petit à petit. Son ventre gargouillait. Il rêvait d’un bon chocolat chaud et d’une tarte au potiron avec un peu de chantilly. Un peu, juste un peu.
Charles s’était assis en tailleur sur une souche pour éviter la terre boueuse. Il avait passé une paire d’heures à assécher une portion de sol. Il avait trouvé de gros cailloux, de la paille, du bois, des champignons non comestibles mais bien combustibles.
Le feu avait pris assez rapidement à sa grande surprise. Il n’avait donc pas oublié.
Il avait faim. Il se leva lentement et scruta autour de lui. Son regard s’illumina. Il utilisa son T-shirt en besace pour en ramasser le plus possible. Ça lui ferait son dîner et son p’tit déj demain matin, s’il protégeait bien son butin des sangliers pendant la nuit.
Il revint sur ses pas. Il avait un trésor qui valait bien plus que des pièces d’or.
Charles fit un petit tas et s’amusa à lancer les châtaignes dans le feu, une par une. Charles restait vigilant, il avait des yeux derrière la tête : il ne fallait surtout pas se faire chourer les châtaignes grillées.
Il récupéra une châtaigne, souffla sur ses mains en la balançant d’une paume à l’autre pour ne pas se brûler. Au moment de la décortiquer, il se souvint des mots de son père : tais-toi et mange.  Père, pensa Charles, il n’y a que du silence autour de moi et j’ai faim. Voyez-vous, je vous obéis.
Charles se frotta les mains près du feu. Un sourire se dessina sur son visage. Il se rappelait sa mère répondre : Laisse-le tranquille, c’est un enfant plein de vie, il lui faut de l’air, de l’espace, jouer, manger, profiter de son insouciance. C’est une garantie pour qu’il ait bon teint. Père marmonnait alors on ne sait quoi en mâchonnant, se souvenait Charles.
Charles avait gardé le teint mat des enfants qui passent leur vie dehors. Il paraissait plus vieux que son âge. Il n’avait que 16 ans, on le croyait déjà avec femme et enfants.
Charles aurait aimé pouvoir présenter un jour à sa mère son épouse et ses enfants. Il savait qu’elle aurait été une formidable grand-mère. Père lui avait dit.
Charles imaginait sa mère jouer avec des tout petits. Il lui avait raconté sa vie d’après en lui tenant la main. Ils avaient ri, tous les deux. Père se tenait sur le chambranle de la porte, les larmes aux yeux. Charles lui parlait sans cesse pour qu’elle oublie la douleur. Père lui tapotait l’épaule pour l’encourager, pour le consoler.
Un soir, au coin du feu, Charles lui avait dit qu’il était tombé amoureux. Mère avait souri et avait répondu « Ah » puis elle fut morte.
Charles s’endormit en pensant à Mère, à Père. Les châtaignes chaudes lui réchauffaient le ventre, les mains. Ça lui allait mieux que des bretelles à un pigeon, rêvait-il. Ça n’avait aucun sens. Sa vie non plus n’en avait plus.

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