Courrier du cœur

Je colle le visage entier sur le judas. J’essaye désespérément de voir ce qui se passe dans le couloir tout noir. Que quelqu’un appuie sur l’interrupteur s’il vous plaît, il faut absolument que je vois qui se cache derrière cette silhouette qui vient de glisser une enveloppe sous la porte.
Rien. Personne. Pas un souffle.
Je m’accroupis pour ramasser l’enveloppe. Elle est cachetée à la cire rouge. C’est joli. Elle sent bon aussi cette enveloppe. Je n’arrive pas à identifier s’il s’agit du parfum de l’inconnue ou si c’est juste le papier qui dégage cette douce odeur.
Je me décide à ouvrir cette enveloppe vierge et mystérieuse. Je déplie les feuilles. Sous mes yeux, des lettres pourpres s’enlacent et s’enchaînent. Je lis les mots sans les comprendre d’abord. La couleur n’est pas commode et a un peu bavé. L’écriture est parfois ronde, parfois hachée, parfois précise et nette, parfois rapide et insolente.
La lettre m’entraîne. Mes jambes flageolent. Je cherche une chaise, un fauteuil, n’importe quelle assise.
Je tombe enfin sur quelque chose, un pouf, un coussin, que sais-je. Je reprends l’enveloppe. Elle ne m’est pas destinée. Enfin, je ne pense pas. Il n’y a rien d’écrit devant.
La lettre est scandée par un « Je te promets » à chaque début de paragraphe. Comme un goutte-à-goutte d’amour, d’envie, de désir.
Cette lettre ne doit pas être pour moi. Je suis un être infréquentable. Je ne suis ni rassurant ni solide.
J’entends un bruit au deuxième étage. Je tends les muscles de mes mollets et de mes cuisses pour réussir à courir jusqu’à la porte. De douces pensées m’envahissent. J’aimerais tellement que cette déclaration me soit adressée. J’imagine que j’embrasse l’expéditrice de ces lettres pourpres. D’où vient-elle ? De Rocsalières ? De mon immeuble ? De celui d’en face ? D’ici ? D’ailleurs ?
Je relis chaque ligne de chaque page de cette tendre lettre. Je colle mon oreille à la porte. J’entends mon cœur qui bat. J’entends des pas qui résonnent. J’entends l’ascenseur qui balance. J’entends la sonnette à ma porte. Puis le silence.
Je reprends mon souffle. Je n’ose pas regarder dans le judas. J’ai l’impression que ça signerait la fin.
Une voix à peine audible murmure : « Je vous ai laissé une enveloppe. Vous êtes là ? »
Ma main tremble. J’ouvre la porte. Je ne vois pas très bien. Mes yeux sont embrumés, remplis de pourpre. Elle sent bon, elle est douce. « Merci, merci » je lui dis.

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