Cours de convenances

On s’est inscrits à un cours de convenances. On ne pensait pas forcément être mal élevés, ni mal éduqués mais bon, à la maison, on avait le couteau à droite, la fourchette à gauche et puis basta. Alors on s’était lancé un défi : connaître le nom de tous les couverts et savoir les utiliser à bon escient. N’avait-on rien de mieux à faire ? Si, sûrement, mais mon frère et moi, on s’était dit qu’on allait bien se marrer et peut-être tomber chacun sur une grande perche coincée qu’on décoincerait bien après le cours, à coup de discussion de haute voltige, de dégustation de vin. On se la jouerait grand connaisseur.
Mon frère avait préféré ne pas en parler à nos parents, surtout à maman.
– Elle pourrait se vexer, m’avoua-t-il. Tu comprends, elle s’est toujours pliée en quatre pour nous, si on lui dit qu’on va prendre des cours chez la baronne de Rothschild, elle va avaler sa langue d’outrage et de stupéfaction.
– Tu me diras, ajoutai-je, si elle avale sa langue, elle ne nous prendra plus la tête avec ses histoires de fille qu’on ne lui présente pas, qu’elle sera morte avant d’être grand-mère et tout le tintouin.
– Bon, Paulo, va falloir bien se saper pour faire bonne impression. Costard trois pièces, allez, allez, on se bouge. Taille ta barbe aussi et coiffe tes cheveux.
– J’ai hâte, Pierrot, j’ai hâte. Il va y avoir de la gonzesse, c’est obligé.
– Paulo, tu sais quoi, dans la bagnole, faudra qu’on s’entraîne à mieux cause, sinon on va très vite être démasqués.
– Ça roule ma poule.
On avait loué une voiture, une vraie voiture, pour ne pas arriver avec notre R5 déglinguée. On avait choisi la voiture, celle avec un jaguar qui surgit du capot. Très chic, très classe, très homme de la haute.
On se gara sur le gravier blanc devant le château et on s’avança lentement, dignement, vers l’escalier qui menait au perron.
– Bonjour Madame, Pierre de la Maille, enchanté. Je vous présente mon frère, Paul.
– Enchantée Messieurs, les hôtes vous attendent dans le patio.
Je donnai un coup de coude dans les côtes de mon frère.
– C’est quoi ce nom de famille ?
– T’avais une meilleure idée ?
– Non, me renfrognai-je
– Souris, souris Paulo, on arrive !
Instinctivement, on se redressa et on lança notre regard loin devant. On salua d’un hochement de tête.
– Pierre. Mon frère Paul, dit-il en m’indiquant.
– Eva. Ma sœur Maeva, répondit-elle en rougissant à peine.
Pierre lui prit la main tendue et, oubliant ses manières, troublé par ses yeux verts, ne lui fit pas de baisemain. Subjugué par les lèvres roses de la sœur, j’en fis de même.
La baronne nous rappela à l’ordre.
– Le baisemain, Messieurs, le baisemain. Ce cours de convenances va être atroce, se chuchota l’hôtesse pour elle-même.
Mon frère et moi, on n’écoutait rien du cours, ni le nom des fourchettes, ni celui des couteaux, encore moins celui des cuillères. Pour nous, il y avait les grandes et les petites et ça suffisait bien ainsi. Et même que s’il n’y avait plus de petites pour manger le yaourt, on se fichait pas mal de prendre une cuillère à soupe à la place.
Eva et Maeva essayaient tant bien que mal de se tenir, de ne pas éclater de rire à nos bêtises. La baronne, à l’œil morne, avait renoncé. Pierre et moi, on avait bien compris qu’elle avait besoin de blé et que le cours n’était qu’un prétexte. On avait très vite oublié de jouer notre rôle. Notre vocabulaire avait dérapé à la première gorgée de vin rouge.
La baronne n’en pouvant plus nous mis tous dehors, avec toute la classe qu’il lui restait encore.
Nous sortîmes tous les quatre en nous esclaffant. Pierrot dit :
– C’est cool, on a fait ami-ami en se serrant la main.
– Mon frère, recommençons donc avec un baisemain. Convenablement, je te prie.
Nous partîmes tous en riant, nous promettant de remettre cela à une autre fois.

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