Dealer avec le confinement

La phrase, relue dix fois, a perdu tout sens et toute substance. Elle relève la tête, s’extrayant de la page comme on reprend son souffle après une apnée trop longue. Ses muscles engourdis sont lourds. Encore quelques jours et elle ne fera plus qu’un avec le canapé. Une nouvelle forme de vie, d’une monstruosité inédite, résultat dramatique de la fusion de l’Homme et de son mobilier.

Elle se lève et se dirige vers la fenêtre. Douze pas. Elle ne porte plus sa montre intelligente qui lui rappelait toutes les heures de se bouger pour atteindre son objectif quotidien de 10 000 pas. Avec le confinement, cela devenait encore plus anxiogène. Au début, elle marchait comme une forcenée dans tout l’appartement. Très vite, le ridicule de la démarche s’imposant à elle, elle s’était affranchie de cette petite menotte high-tech qui lui rongeait le cerveau.

Elle ouvre la fenêtre en grand. La rue piétonne est déserte. Le soleil se reflète sur les devantures sombres et les grilles baissées. Comme un pied-de-nez de l’été à tous ses espoirs de sortie.

En bas, une silhouette esseulée attire son regard. La présence humaine est si rare ces derniers temps qu’elle en devient remarquable. C’est le dealer, Freddy ou Fernand, elle ne sait plus. Il lui proposait sa came tous les soirs quand elle rentrait du travail. Il a l’air aux abois. Pas un client à l’horizon. Elle se demande quelle case il a coché sur son attestation. Il grelotte un peu, l’air s’est rafraîchi. Elle se dit que ça lui ferait du bien de faire quelques pas dehors, elle se sent ankylosée. Et puis pourquoi pas faire quelques achats ? Elle n’a pas fumé depuis le lycée. Et si elle peut aider son prochain en temps de crise, c’est encore mieux. Après tout, il faut privilégier les commerces de proximité et c’est le seul en activité aujourd’hui.

Freddy est tellement content qu’il lui fait un rabais de 50 %. Pas facile de faire l’échange en respectant les gestes barrières, mais elle a pris son gel hydroalcoolique, tout va bien. De retour chez elle avec son petit sachet d’herbe, elle se trouve stupide. Mais elle préfère ça que de se battre pour un rouleau de PQ. Elle ne sait plus trop rouler mais qu’importe, elle trouvera bien un tuto sur YouTube.

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1 réponse à Dealer avec le confinement

  1. Pascale L dit :

    Un mélange d’humour, sensibilité et justesse, j’ai eu plaisir à lire ton texte après l’avoir écouté dimanche. Merci de l’avoir posté.

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